Boris Gibé (Cie Les choses de rien) : « Le théâtre devient une machinerie à rêves »

Boris Gibé et Florent Hamon (compagnie Les Choses de rien) présentent, le mardi 24 novembre à la SN La Garance (Cavaillon), Bienheureux sont ceux qui rêvent debout sans marcher sur leurs vies. Interview de Boris Gibé pour qui le théâtre devient une machinerie à rêves.

Boris Gibé et Florent Hamon - © Les Choses de Rien

Boris Gibé et Florent Hamon – © Les Choses de Rien

Avant de parler de Bienheureux, peut-on se pencher sur ce qui se présente comme le préambule au spectacle, à savoir l’exposition Mouvinsitu ?

Cette exposition est composée d’une dizaine de courts-métrages et d’installations sonores. Nous avons commencé à réaliser les courts métrages, en 2008. L’idée est venue après de faire un spectacle à partir de ces matériaux. Nous nous en sommes inspirés. Dans la pièce, il y a des clins d’œil aux courts, mais il n’est pas obligatoire de les avoir vus pour comprendre ce qui se joue sur le plateau, car Bienheureux est autonome par rapport à l’exposition Mouvinsitu. Mais on ne peut qu’encourager le public à visionner les courts-métrages (ndlr vous pouvez découvrir ces pépites en cliquant ici) après le spectacle pour prolonger ce qu’ils auront vu.

Mouvinsitu © Gérald Lucas

Mouvinsitu © Gérald Lucas

Comment se matérialise l’idée de passer de l’exposition à la version plateau ?

Au départ du projet, on avait envie d’aller sur une autre pratique que celle du spectacle vivant. Cela nous permettait d’être plus en direct avec l’acte de création et de ne pas passer notre temps à chercher des moyens pour la production, et ne se posait pas la question de la diffusion. On a tourné avec peu de moyens, mise à part l’achat des billets d’avion pour aller tourner en Allemagne, aux Etats-Unis. C’était un véritable engagement de faire ça pour l’art, de revenir à la pratique amateur aussi avec les courts, car on ne gagne pas nos vies avec. C’était vraiment le plaisir de tourner quelque chose en 3 jours dans un endroit abandonné, puis de se retrouver 6 mois après et de refaire la même chose, dans un autre lieu, un autre endroit.
On s’est laissé surprendre par les lieux, notamment par cet hôpital abandonné, avec ses bâtiments immenses, qui se trouve à Beelitz, à une heure de Berlin. Nous sommes arrivés dans une sorte de salle des fêtes où était écrit sur un mur Whitney Houston et dans le spectacle on retrouve une de ses chansons. S’il n’y avait pas eu l’histoire de ce court, nous n’aurions jamais mis du Whitney Houston dans notre création. Pour ceux réalisés à Détroit, il y avait l’ouragan Sandy et c’est pour cette raison qu’une tempête traverse le plateau, dans le spectacle.
L’idée était toujours d’être dans une démarche in situ pour la réalisation. C’est un projet qui a pris du temps à se mettre en place car on tournait un peu pendant nos vacances. C’est ce qui nous a permis de créer le terreau du spectacle.

Le processus de la matérialisation au plateau a commencé en 2011. Dans les premières versions, Bienheureux existait dans une version rue que nous avons mis de côté car cela devenait difficilement gérable avec le reste des projets en cours.
Au final, on a gardé uniquement la version plateau. Quand on se rend dans les théâtres, nous interrogeons toujours notre rapport in situ : l’espace, l’architecture comme des contraintes et toutes les possibilités que cela offre. Le théâtre devient une machinerie à rêves. Cette machinerie devient un partenaire de jeu : les projecteurs se mettent à chanter, les perches descendent, on se retrouve attaqué par des projecteurs…
Il y a une grande dramaturgie qui se met en place avec cette machinerie qui évoque bien des choses, avec une charge poétique. Nous ne sommes pas dans quelque chose de narratif, ce n’est pas une histoire que l’on raconte. On avait envie de montrer la cuisine du processus de fabrication du spectacle et du rêve, pas dans leurs esthétiques mais dans leurs enchaînements de causes à effets, sur les associations d’idées qui peuvent en découler. Ça nous a inspiré la manière dont on a chorégraphié le spectacle. Les scènes se contaminent beaucoup, les unes aux autres comme dans un rêve. Le spectacle est mis en scène comme si nous l’avions monté en vidéo.

Bienheureux se situe donc à la croisée de beaucoup d’éléments…

Oui, on emprunte les conventions du cinéma, de la vidéo et celles du spectacle vivant.

… et laisse une place importante à l’imaginaire. Comment le questionnez-vous ?

Avec Florent (Hamon), nous travaillons ensemble depuis l’âge de 14 ans. On se connaît très bien et cela nous permet d’interroger notre complicité. Nous avons travaillé sur l’idée du rapport au double, à l’altérité. Cela nous a permis d’aller dans le paysage mental de chacun, du sentiment que l’on peut avoir sur soi-même. On joue un peu de ce côté-là, ça a un côté schizophrène, de l’étrangeté de soi-même et du besoin de s’émanciper. Il y a une montée en tension tout au long du spectacle. Tout est imbriqué au début, ensuite ça s’autonomise. Il y a un lien à l’enfance. C’est une proposition qui touche à l’innocence de l’enfance. On y voit un peu de cela.

Quelle place a le son dans la proposition, lui qui est important dans vos courts-métrages ?

On le travaille comme pour un montage vidéo. Dans le spectacle, on retrouve des morceaux du patrimoine culturel musical (rires), Whitney, Dalida, par exemple, ou encore de la musique classique, mais nous sommes plus sur des ambiances sonores que l’on a enregistré nous-mêmes. Il y a un micro sur scène qui transfère le son en signal pour interférer sur la lumière. Le son nous aide à rendre compte de la perdition de la réalité, comme un rêve lointain qui s’effrite. On cherchait à recréer, dans le spectacle, l’atmosphère de lieux abandonnés, visités durant le tournage des courts, avec ces papiers journaux notamment.

Justement, quelle valeur a le journal, celui des informations, des traces écrites, pour vous ?

C’est un côté obsessionnel chez nous, le papier, ça tourne autour de l’analogie. Il y a une organicité qui passe par les papiers. Nous jouons avec, ce qui rend notre gestuelle burlesque lorsque nous devenons des bonhommes-bâtons ou bonhommes de carton qui se plient un peu comme un pop’up. C’est aussi une retranscription de l’image, et ces retranscriptions figent le vivant et permettent de le questionner. Ces bonhommes, avec leurs costumes de papier, ont du mal à bouger car ils se retrouvent enfermer dans un médium de représentation.
Cette idée-là peut être liée à des traumatismes personnels d’avoir été jugé trop vite sur des spectacles qui n’étaient pas prêts pour les programmateurs. Et du coup après 50 dates, le spectacle qui avait évolué devait s’arrêter car les gens nous disait qu’ils avaient vu un spectacle qui n’étaient pas prêt mais ils étaient resté sur l’impression de 2 ans auparavant. C’est parti un peu de ça. En même temps, ce qui nous inspire, sont les choses qui nous tourmentent aussi.
On peut relier la présence du papier à l’analogie, à la relation aux médias. Il y a quelque chose de l’omniprésence des journaux aujourd’hui qui nous brasse comme une tempête aussi. Il n’y a vraiment plus de libre arbitre, il y a de la manipulation. On se laisse submerger par l’information et on du mal à réagir et on fini par être fatidique, on ne comprend plus rien.
La présence des journaux résonne à des trucs comme ça.

L'absolu ©Pierre Jayet

L’absolu ©Pierre Jayet

Pouvez-vous nous parler de votre nouvelle création L’absolu, prévue pour 2017 ?

Nous prenons le temps pour développer les projets de la compagnie. Les projets sont toujours multiples, on travaille différemment sur chacun. L’absolu est en construction. On travaille dessus depuis 2008. Nous avons construit un chapiteau de 4 étages, qui pèse 11 tonnes. C’est assez énorme. En parallèle, nous étions en création de l’exposition Mouvinsitu. On se retrouve architecte, constructeur et créateur. Aujourd’hui, Bienheureux tourne et nous sommes sur les répétitions de L’absolu pendant 2 ans. On varie les plaisirs sinon on ne ferait que de la meuleuse et de la soudure pendant 2 ans, on rouillerait (rires).

Propos recueillis le vendredi 20 novembre 2015
Laurent Bourbousson

Pour découvrir la compagnie ici

Retrouvez Bienheureux en tournée : 24 novembre 2015 – La Garance, Scène Nationale de Cavaillon (84), 07 & 08 janvier 2016 – L’Hexagone, Scène Nationale – Meylan (38), 12, 13 & 14 janvier 2016 – Les 2 Scènes – Scène Nationale de Besançon (25), 02 février 2016 – Scène du Jura – Lons le Saunier (39), 05 février 2016 – Le Prato – Lille (59), 01 & 02 mars 2016 – Chateau Rouge – Scène conventionnée d’Annemasse (74), 25 mars 2016 – Théâtre Durance, Scène Conventionnée – Châteaux-Arnoux (04)

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