Des gestes blancs – 2

Sylvain Bouillet, de NaïF Production, partagera le plateau avec son fils Charlie, pour Des gestes blancs, proposition interrogeant le lien père-enfant en février 2018. Ouvert aux publics suit le processus de création.
Par Camille Vinatier

Des gestes blancs ©Thomas Bohl

Lorsque Laurent Bourbousson m’a demandé de suivre le second atelier de Sylvain Bouillet pour sa future création Des gestes blancs, je me suis posé deux questions : pourquoi ce titre ? et, à quoi ressemble un atelier qui servira à une création ?

La 1ère question trouve sa réponse lors de la présentation. Par « des gestes blancs », Sylvain Bouillet convoque l’innocence et la pureté associées à l’enfance, mais aussi « tous ces gestes, ces émotions, qui n’existent pas encore ou qui sont/seront empruntés à d’autres ». Pour le chorégraphe, ces ateliers sont à la fois un temps pour découvrir la danse et la création d’une proposition, une exploration du lien qui unit un père à son/ses enfant(s), mais également un véritable moment offert aux pères qui participeraient.
Si l’atelier se veut être une parenthèse en dehors du temps quotidien, le monde extérieur et ses lois affleurent en ce début de séance. Charlie, le fils de Sylvain, n’est pas là : « difficile de lutter contre un anniversaire ! ». Sur le plateau, quatre enfants sont présents, trois filles et un garçon (c’était l’inverse la dernière fois !). Et trois papas. Dont deux qui découvrent l’atelier ce jour. Si Sylvain encourage la continuité de l’expérience sur l’ensemble des ateliers, la réalité de notre société et des week-ends alternés transparaît. Déjà, en creux, il est bien question de la relation père-enfant et de l’organisation de son temps.

Dans l’air, résonne la bande- originale de Friday night lights – série tv à regarder d’urgence – dont les notes distillent une ambiance vaporeuse, en suspens, invitant à la détente.

Dès les premiers exercices, Sylvain évoque, pour tous, le sens qu’il entend donner à la danse et à ce temps privilégié : « Danser, c’est dire des choses sans la bouche, avec le corps. Et aujourd’hui, pendant une heure, on va essayer de devenir un duo de danseurs. Ce n’est plus le petit et le grand. Juste deux danseurs. »
Et me voilà moi dans une étrange posture, être spectatrice d’un atelier… Il y a quelque chose de l’observation naturaliste dans l’exercice. De là où je suis, je me fais l’effet d’être une anthropologue, qui contemple, observe, analyse et note les mœurs de cette drôle de tribu en action. Et si, aujourd’hui, Sylvain Bouillet participe beaucoup à l’atelier, il m’informe plus tard qu’il filme, et je prends aujourd’hui la mesure de cette étude des gestes propres à chaque duo, qui porte son histoire, des codes, ses références. C’est comme si suivre les ateliers devenait d’une certaine façon ma propre quête des mouvements en devenir, de ces gestes en puissance, de ces Moments qui pourraient être captés par le chorégraphe.

C’est donc un plateau où un groupe d’étranges créatures, mains au sol, jambes tendues, se déplacent dans un mouvement chaotique, que j’observe. Dans ce jeu, l’enfant finit toujours par retourner auprès de son père. Mais que l’on se rassure la réciproque est tout aussi vrai.

Des gestes blancs ©Camille Vinatier


Bientôt, on s’amuse à bercer le papa allongé au sol, on essaie de le faire bouger, on rit. Puis les rôles s’inversent. Et sur scène, on retrouve la figure du père qui veille l’enfant, au chevet du lit. Entre le coucher du soir et un moment plus grave. L’espace d’un instant, je me questionne. Est-il seulement endormi cet enfant ? Et je me demande si ce n’est pas dans ce flou que naissent les gestes qui inspireront peut-être le créateur.
Le doute s’éclipse rapidement et laisse la place pour un autre Moment. Voilà l’enfant allongé dans les bras du père qui s’amuse à le faire rouler contre lui jusqu’à son visage. Les petits corps montent et les rires enfantins fusent. Depuis mon perchoir, je perçois en simultané la diversité des rituels : d’un côté, il y a celui qui dépose un baiser tendre sur le crâne et de l’autre, celui qui chatouille là où le t-shirt s’est relevé. Sorte d’encyclopédie des gestes tendres d’un père à son enfant. Sur le plateau, la bonne ambiance règne. Mais il suffit d’une légère modification dans cet équilibre pour que l’ambiance change : par exemple, quand le chorégraphe substitue au père, on rit un petit peu moins, on se crispe légèrement. Est-ce là où le geste du jeu se métamorphose en mouvement de danse ?

Au détour d’un exercice, mon enfance affleure. Les petits s’installent sur les pieds des grands et les voilà à se déplacer en avant en arrière, et puis demi-tour. Un jeu d’échasses ponctué de gloussements qui prend des allures de tango au rythme de la musique. On se croirait à la maison ou sur la place du village pendant un bal. D’un coup, me revient en mémoire que moi aussi je montais ainsi sur les pieds de mon père. Un geste oublié que l’adulte retrouve au détour de cette drôle de valse.

Puis vient le jeu du « essaie de me suivre ». Côte à côte, l’enfant et le père tente de suivre et de reproduire le chemin de chacun. Quand le papa guide et l’enfant suit, les forces et l’équilibre se modifient, le jeu demande plus de sérieux et se corse : suivre le plus grand, ce n’est pas si facile pour le petit. Sous l’égide de Sylvain, le jeu change. Désormais, les enfants ont les yeux bandés, le père guide toujours – le dos de la grande main contre le dos de la petite main – puis presque sans toucher. Une légère inquiétude transparaît par moment chez les enfants, durant les brèves secondes où les pères s’éloignent un peu trop. Elle s’efface quand le contact ou la voix retisse discrètement le lien.

Des gestes blancs ©Thomas Bohl


On inverse de nouveau les rôles. Et il y a cette petite fille de 5 ans qui décide de guider son papa aux yeux bandés en dehors du plateau, par les escaliers. On frôle l’accident. Entre le jeu et la complicité, on en oublie aussi l’innocence et l’insouciance des plus petits. Enfin, c’est au tour du papa d’essayer de refaire le circuit, de mémoire, et sans l’enfant. Des pères déambulent le bras tendu dans le vide en refaisant un étrange chemin sur le plateau. Soudain, quelque chose de très beau et de terrifiant se joue juste là. Et l’espace d’un instant je pense à ceux qui errent dans la vie accompagnés de l’absence de leur enfant. Est-ce que les petits assis sur le côté à observer captent la gravité de la scène ? Pas le temps de s’appesantir, tout est oublié dès l’instant où Sylvain autorisent les enfants et les papas à se retrouver pour un dernier exercice en duo.

Et je me dis, à observer tout cela, que Sylvain Bouillet a le don pour faire de ce plateau un laboratoire des émotions de l’enfant, du père, et sans doute aussi du futur spectateur. Et je m’interroge aussi sur ces Moments que j’ai perçus. Seront-ils dans la création finale ? Quelle riche idée que ces ateliers ! Il y a-t-il meilleur endroit pour saisir un instantané du lien entre un père et ses enfants, ou bien pour partager un moment unique de complicité et de tendresse ?
Le prochain atelier aura lieu le samedi 4 février à 10h. Papas de tout horizon, osez l’aventure !

Des gestes blancs ©Thomas Bohl

Camille Vinatier

Des gestes blancs
Direction artistique et chorégraphie : Sylvain Bouillet
Dramaturgie : Lucien Reynès
Conseiller artistique : Matthieu Desseigne
Interprètes Charlie Bouillet et Sylvain Bouillet
La création verra le jour en février 2018.

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