VU : VON de Daniele Albanese

Retour de VON croisé avec l’interview de son chorégraphe, Daniele Albanese. Par Séverine Gros.

VON ©Andrea Macchia

Ouverture sur un cercle de lumière. On entrevoit comme une goutte d’eau qui tombe au centre et la résonance de ses ondes… Quelle est la consistance de cet espace ? Liquide ou vide ? Il est rare de trouver une si belle intensité en début de pièce, lorsque l’espace n’est habité, durant un long moment, que par le son et la lumière. Dans VON, Daniele Albanese nous projette dans un « espace-temps » particulier. Un cercle, comme une frontière imaginaire entre ce qui est clair et sombre, lisible et mystérieux.
« Le cercle est très important pour moi dans cette pièce, me confie-t-il à la fin de la représentation, parce qu’il s’agit d’énergie. Comment circule-t-elle ? Comment se transforme-t-elle ? Les formes de corps opposées – lignes et courbes – rendent cela encore plus visible. »

Lorsque Daniele Albanese, également interprète de la pièce, apparaît de dos, au bord du cercle lumineux, il est comme un funambule au bord d’un précipice. Sa verticalité apporte un contraste et accentue la sensation de vide que confère cet espace circulaire. Un trou noir peut-être ? Le corps du danseur n’est que partiellement éclairé, et déjà, ce que nous voyons de lui nous interpelle sur ce que nous ne voyons pas.

Tout dans cette création est étudié « au photon près ». La lumière est à la fois décor et interprète, structurant l’espace entre les danseurs. Il me dira plus tard, « la lumière transforme beaucoup les corps ».

Un deuxième tableau nous projette dans une expérience sensorielle. Flashés par des stroboscopes, c’est tout ce qui nous entoure que nous percevons différemment. Un homme et une femme marchent dans l’espace alternant grandes diagonales, cercles et huit. L’alternance de lumière et de noir dans nos rétines, provoquée par les stroboscopes, nous fait prendre conscience que nous ne percevons pas précisément tout ce qui se passe sur le plateau. C’est toujours déconcertant dans un premier temps, mais lorsqu’on accepte la sensation et qu’on la laisse s’emparer de nous, il devient très stimulant de se rendre compte qu’il nous manque des images ! Que fait donc notre cerveau à cet instant ? Il compose ou recompose ! Toujours au moyen de la lumière, l’espace est ensuite coupé en deux rectangles, une ligne obscure séparant les deux danseurs. Dans un premier temps ces deux individus semblent déconnectés l’un de l’autre, on a le sentiment qu’ils vivent leur danse dans des espace- temps distincts. Puis, peu à peu, des interférences surviennent, connectant de façon irrégulière les deux interprètes. Que se joue-t-il entre ces deux individus ? Quelle influence l’espace a-t-il sur eux ?

Puis un troisième tableau, un solo, nous donne à voir un corps très centré sur lui-même. Même de face on ne distingue pas son visage. Il y a une sorte de puissance contenue. Parfois les membres « explosent » comme jaillirait la lave d’un volcan. Les discours que l’on entend nous donnent à voir un homme politique et toute la démesure de son énergie.
Sur cette partie du solo, nous avons interrogé Daniele Albanese :
Séverine Gros : En tant que chorégraphe, qu’est-ce qui vous intéresse ou vous interpelle dans l’influence que peut avoir le discours politique sur les corps ? Dans la dernière partie de votre pièce, vous nous donnez à voir un corps mu par l’expression du politique – les discours d’Einstein, d’Oppenheimer, de JFK, d’Obama sont diffusés en bande son. Le corps d’un homme politique est effectivement empreint de son discours et cela produit une transformation de sa gestuelle, mais ces discours n’ont-ils pas un effet sur le corps social ? N’influencent-ils pas également les relations interpersonnelles ?
Daniele Albanese :
Je travaille sur les forces, sur leur manière d’interférer et de transformer les corps. Les forces naturelles, les forces magnétiques, le vent, les éléments naturels… mais évidemment les forces politique affectent, touchent, influencent beaucoup notre façon d’être, comment nous nous asseyons, comment nous pensons, comment nous communiquons ou comment nous sommes en relation avec les autres. Effectivement nous voulions traiter un peu de cela, de cette idée, dans cette pièce. Dans les discours des hommes puissants ou politiques diffusés durant cette partie, on entend des discours comme celui de Barack Obama en 2008 « This is the time… », qui semblent très positif mais qui en fait ne l’est peut-être pas. Le corps est un peu le centre ce ces forces, de ces très grands événements qui se produisent autour de nous et qui réellement changent qui nous sommes et la façon dont nous sommes au monde maintenant.

S. G. : Est-ce que le contexte géopolitique vous a influencé ?
D. A. :
C’est possible. Lorsque l’on a commencé le projet. Nous sommes arrivé à Bruxelles, le jour où a été mis en place « L’alerte 5 » – niveau d’alerte maximum. Et il est vrai que cela nous a beaucoup touché. Beaucoup de matériaux chorégraphiques de ce solo ont émergé à ce moment-là, exactement dans ces jours. Nous ne savions pas précisément, alors, ce que serait la pièce, mais il est clair que oui le contexte nous affecte et nous influence. Et c’est une chose à laquelle nous devons penser. Il est important de montrer aussi cela, et pas toujours de beaux corps… Lorsque l’on s’exprime avec le corps en utilisant les forces qui nous traversent, il parait difficile d’éluder le contexte. Car ce qui se déroule à l’extérieur de nous est énorme et nous transforme. Modifie notre forme, notre esprit et notre corps aussi. Dans mes pièces, ce qui m’intéresse c’est de communiquer un champ d’informations, mais à aucun moment je ne souhaite donner une direction précise en indiquant ce qu’il faut penser !

Dans cette pièce très hypnotique, le chorégraphe nous donne à voir et à sentir l’influence que peuvent avoir les différentes énergies qui nous traversent et traversent le monde qui nous entoure. Sans intellectualiser. C’est par la sensation que vient la réflexion. La qualité des corps et de l’écriture chorégraphique, construite de façon extrêmement riche et précise, est évidemment la force de la pièce. Des interprètes d’une virtuosité avérée au service d’un sujet abstrait, traité par le biais des sensations de façon magistrale ! VON nous secoue mais à bon escient !

Séverine Gros

VON de Daniele Albanese, a été vu dans le cadre du 39ème festival Les Hivernales (Avignon).
Conception et réalisation : Daniele Albanese
Interprétation : Daniele Albanese, Martha Ciappina, Giulio Petrucci
Texte : Daniele Albanese
Voix : Giulio Santolini
Lumières : Alessio Guerra
Musique originale : Lorenzo Donadei (Première partie) et Luca Nasciuti (final en solo)

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