Daniel Linehan et Nivine Kallas à contre-courant
Au Festival de Marseille, Daniel Linehan et Nivine Kallas signent deux pièces dépouillées. Une parenthèse dans le fracas du monde.
À rebours des créations à l’énergie défoulée, des raves collectives, des dance floor et de la danse Gaga en vogue, Daniel Linehan et Nivine Kallas ont choisi le geste lent, le silence, la pause, l’instant. L’un est américain, installé à Bruxelles depuis 2008 ; l’autre est libanaise vivant à Beyrouth. L’un danse en duo avec le catalan Victor Pérez Armero dans The Quiet Magic ; l’autre se confronte au solo dans SaHO. Deux voyages introspectifs qui marquent durablement leur empreinte.
Dans un espace béni des dieux, les Bernardines, The Quiet Magic délaisse les artifices « de notre société moderne, extravertie et effrénée » pour converser en douceur avec la composition musicale et textuelle d’Adrianne Lenker, créant un dialogue à trois « voix » dansé et dit dans un murmure. Sur fond de feuilles mortes que les pas écrasent, de pépiements d’oiseaux et de notes de guitare. Il faut tendre l’oreille et ciller des yeux pour se laisser pénétrer par ce flot d’amour et de caresses qui nous enveloppe. Tels deux éphèbes grecs, Daniel Linehan et Victor Pérez Armero trouvent le parfait accord des corps, s’enlacent, vagabondent tendrement dans une joie quasi enfantine, s’illuminent mutuellement, explorent une porosité sensible. Traversent des états de corps successifs « colorés et vibrants » – gestes précieux et épurés, danse en miroir, poses sculpturales baroques, immobilisme feint – autour d’un même désir de plénitude et de retour à l’essentiel : « Qu’est-ce qui m’anime ? Exister. Etre vivant ».
Pour Nivine Kallas, le temps et le silence s’étirent, essentiels pour créer un espace de connexion avec son enfance marquée par l’instant tant redouté de la récitation imposée, « ce moment suspendu où l’esprit s’échappe, entre répression et lumière, absence et lucidité ». Remontant le fil de sa mémoire, la chorégraphe transforme la contrainte en un espace de liberté, engageant tout son corps et son visage dans un continuum de signes, de mouvements millimétrés inspirés du quotidien, de la vie. Peu d’accessoires suffisent à ses évocations symboliques : rouleaux de scotch rouge pour dessiner une fenêtre, une maison, une croix ; un cahier à dos bleu ; une petite chaise vide. Sur la musique percussive de Youssef Hobeich, elle invente un alphabet corporel fragmenté qui laisse affleurer à la surface (le spectacle) ses expériences enfouies. On assiste alors à une théâtralisation de l’expression dansée qui s’inscrit dans un champ expérimental inédit comme si elle écrivait sur une page blanche avec son visage, ses expressions, ses mains, ses mots à peine audibles, sa pomme à peine croquée… Déjà, dans sa performance FäSL présentée au Festival de Marseille en 2024, Nivine Kallas nous interpellait par sa singularité. Avec SaHO, elle impose définitivement son écriture concise, radicale, et libre.

Marie Godfrin-Guidicelli
Crédit photos : The Quiet Magic de Daniel Linehan ©Pierre Gondard / SaHO de Nivine Kallas ©Pierre Gondard
Les deux pièces ont été vues au Festival de Marseille : The Quiet Magic et SaHO
bravo!!!! on y est