[VU] Festival Les Hivernales, une 48e édition joyeuse
Entre la joie de se retrouver, celle de discuter avec les chorégraphes invité·e·s, ou encore de voir tout simplement de la danse et de ressentir de vives émotions, la 48e édition du Festival Les Hivernales du CDCN Avignon a offert de beaux moments à son public. Chacun·e a su trouver son bonheur dans la programmation. Retour sur 10 jours de danse qui se sont tenus du 12 au 21 février.
On ne redira pas tout le bien que l’on pense de Fabien Almakiewicz – voir l’interview et le retour -, toute la joie ressentie avec le Branle de Madeleine Fournier – article -. On ne reviendra pas sur la puissante claque reçue de la part de Marina Otero, sur la beauté et les questionnements soulevés par Nuit intérieure de Doria Belanger, qui est de notre point de vue une proposition très réussie tant par sa construction que par les troubles qu’elle cause. De ces 10 jours de danse, un coup de cœur sincère, celui pour la pièce d’Erika Zueneli, Le Margherite, rejoint par Tatiana de Julien Andujar.
Tatiana, Elsa, Salvador Dali, Valentina….
Parce qu’à chaque édition, il y a un spectacle qui fait l’unanimité, on ne doute pas de vous dévoiler que celui de cette année est Tatiana de Julien Andujar. Le performer, chorégraphe et danseur convie son double imaginaire la solaire Valentina, une présentatrice hors pair de son émission Enigmatico. Celle-ci sera tournée en quasi-direct avec une flopée d’invités plus vrai que nature – mention spéciale pour un Salvador Dalí qui prend forme sous les yeux du public. Tous les personnages conviés par Julien (l’homme grenouille, le gendarme, Maître Etienne Nicolas, la maman de Julien et Elsa, l’amie d’adolescence…) reviennent sur le fait divers des meurtres de la gare de Perpignan. Tatiana, la sœur aînée de Julien, est l’une des victimes dont le corps n’a jamais été retrouvé. Julien Andujar fait ainsi passer le public du rire à l’émotion pure dans un parfait numéro d’équilibriste entre cabaret, théâtre et art du mouvement, et manie le rire avec brio. Si la résilience à une forme, elle est celle de ce spectacle lumineux où tout se transforme à loisir sans excès.

Les Hivernales, un festival de découvertes
On retient celle de Léa Vinette avec Éclats. La jeune chorégraphe, associée au Cndc Angers, développe une écriture du micro-mouvement et de la micro-pulsation, dont chaque interprète se saisit ici. Accompagnée de Daniel Barkan et Vincent Dupuy, tous trois parcourent le plateau tel un terrain d’expérimentation du geste dansé. Si le titre d’ouverture fait appel à la nostalgie (Lonesome Town de Ricky Nelson), il laisse place à une musique percussive pulsée que les corps intègrent. À chaque pulsation, un mouvement contenu jaillit des corps, sorte d’irruption d’énergie servant de canal de communication entre eux. La pièce se développe ainsi jusqu’à l’unisson d’une danse fluide sur un silence et s’achève sur du Vivaldi. Éclats brille par sa sobriété et la performance de ses interprètes. Léa Vinette est une chorégraphe à suivre.

Il y a également le travail sincère de Quelen Lamouroux. L’artiste transdisciplinaire, associée aux Scènes du Jura-scène nationale, présentait L’imprévue en sortie de résidence à L’Atelier – Naïf Production. Avec sa création prévue pour mars 2026, Quelen prend des risques énormes dans ses dérapages à répétition. Elle construit ainsi une pièce hybride, entre cirque, clownerie et théâtre performatif, dont le langage corporel est le personnage principal.
Quant à la performeuse Flora Détraz, elle présentait Gorgo. Sous les traits d’un clown punk en réveillant l’image des gorgones, pouvons-nous lire dans la feuille de salle. Si l’on retient plus la première figure que la seconde, Flora démontre toute sa force performatrive et plonge le public dans un autre-monde, celui d’un versant plus sombre de l’humanité. Son univers post-apocalyptique, débridé de toutes marques de repères, résonne fortement avec notre quotidien. Gorgo est assurément un marqueur de notre temps.
Heliosfera, une proposition de sensations
Heliosfera de Vânia Vaneau, réceptionné avec politesse par le public, éblouit par son aspect plastique et son travail sur la lumière étonnant. En conviant 4 explorateurices (Lee Davern, Nicolas Fayol, Steven Michel, Thi-Mai Nguyen) et une musicienne (Pénélope Michel) dans un nouveau monde, celui d’après lorsque tout sera terminé, la chorégraphe déploie une fantasmagorie de nos vies à venir et flirte avec la science-fiction. Construite autour des déplacements et des intentions théâtrales, Heliosfera est plus une proposition de sensations, qu’une proposition dansée. Au travers d’expérimentations frôlant parfois le kitsch, Vânia poursuit son travail d’écriture autour de la plasticité sensorielle et imaginaire liée à l’environnement. En ce sens, Heliosfera est une réussite.


Un rendez-vous manqué
Bien que présents dans la salle, les contributeurices d’Ouvert aux publics ont raté leur rendez-vous avec Organicitées de Marion Blondeau, à moins que ce ne soit le contraire. Si le propos sur le papier est séduisant, les intentions de la chorégraphe demeurent vaines et peinent à explorer pleinement le sujet du corps féminin vieillissant, même si le tout est réussi visuellement.
Marco da Silva Ferreira et Nacim Battou à la conquête du public des Hivernales
Deux spectacles ont conquis largement le public. Le premier, celui de Marco da Silva Ferreira, C A R C A Ç A, a emporté le public de l’Opéra d’Avignon par son énergie. Le chorégraphe métisse les corps et les danses dans son opus qui a déjà conquis la terre entière. Le folklore vient se frotter aux danses urbaines et clubbing. Si l’enthousiasme nous fait défaut, on peut s’amuser du discours de fin dans un lieu hautement bourgeois. Un discours qui demeure essentiel pour notre vivre ensemble.


Puis Nacim Battou, du côté de la salle de L’Autre Scène à Vedène, avec Notre dernière nuit. À grand renfort d’effets sonores et lumineux, Nacim tisse une histoire commune aux interprètes, celle d’une dernière nuit dont on connaît malheureusement l’issue. L’écriture au cordeau du tableau d’ouverture place la barre très haute pour le développement de sa pièce jusqu’à l’ultime scène. De ses interprètes, on retient particulièrement Nin Khelifa. Sa présence hypnotique est le moteur essentiel de cette ultime nuit à vivre ensemble. La poésie et les prises de paroles, chères au chorégraphe, sont bien pensées dans leur ensemble. Toutefois, l’onirisme du dernier tableau ne nous convainc pas.
Massimo Fusco transmet la joie de danser toustes ensemble
Le tant attendu Bal Magnétique du chorégraphe associé qui tire ici sa révérence après 3 années de compagnonnage, a été donné en clôture de Festival. Les danses de salon chères au cœur de Massimo (voir l’interview que le chorégraphe nous avait accordée lors de sa sortie de résidence l’année dernière) sont le prétexte à créer du lien entre le public et ses interprètes. Le début de la proposition se fait dans la douceur la plus totale. Les premiers pas esquissés font état d’une écriture précise des mouvements. Les valses, tangos et autres danses passent de deux à trois danseuses dans une fluidité absolue et une bienveillance certaine. Puis, l’invitation faite au public transforme le plateau en un immense dancing. On y apprend les pas à danser ensemble tout en changeant de partenaires. La joie de se retrouver toustes ensemble, dans une communion parfaite, se fait ressentir. Les sourires affichés témoignent du bonheur d’être là, debout d’un seul groupe face au monde extérieur. La force de la danse – la communion, la joie, le lien – est palpable et ne quitte aucun·e des denseureuses venu·e·s expérimenter les danses de ce Bal Magnétique aux vertus magiques.
De cette 48e édition, on retiendra la joie qui a traversé les corps tout au long de ces 10 jours d’exploration des nouvelles danses, de découverte des nouveaux visages de la danse contemporaine, mais surtout le bonheur d’avoir vu la vie s’inviter sur un plateau. Et c’est déjà beaucoup. Qu’on ait aimé ou non, la joie d’y avoir assisté demeure.
Laurent Bourbousson
Crédit photo : Bal Magnétique ©Thomas Bohl – Tatiana ©Vincent Curutchet – Éclats ©Simon van der Zande
Le festival Les Hivernales a eu lieu du 12 au 21 février 2026 à Avignon, Cavaillon et Vedène.
Générique
Tatiana de Julien Andujar : auteur et interprète – Alex Andujar : compositeur et régisseur son – Juliette Gutin : créatrice lumière et régisseuse générale -en alternance avec Johanna Moaligou – Cécile Vernadat : chargée de diffusion
En tournée : Du 10 au 13 mars à Points Communs, Cergy-Pontoise / Le 3 avril à Lesquin avec Le Gymnase CDCN – festival Le Grand Bain – Hauts-de-France / LE FEUILLETON en 3 épisodes (en mode télénovela) Les 27, 28 & 29 mai au parc Simone Veil à Sète avec le Théâtre Molière, scène nationale Archipel de Thau / Les 3, 4 & 5 juin aux Quinconces-l’Espal, scène nationale du Mans / le 28 juin aux Scènes Vagabondes, Nantes
Éclats de Léa Vinette Léa Vinette conception – Léa Vinette, Vincent Dupuy et Daniel Barkan : écriture chorégraphique et performance – Maureen Nass : participation à la recherche chorégraphique –
Assistant : Simon van der Zande – Dramaturgie: Sara Vanderieck – Costumes: Luca Tichelman – Création musicale : Miguel Filipe
En tournée : Cndc Angers, dans le cadre du festival Conversations les 17 et 18 mars – Marni, Bruxelles, dans le cadre du D Festival (Belgique) les 2 et 3 avril – Cap Danse, CDCN Danse à tous les étages, Concarneau les 19 ou 20 septembre – La Passerelle, Scène nationale de Saint-Brieuc les 15, 16 ou 17 décembre – Le Quatrain, Haute-Goulaine durant la saison 2027-2028
Heliosfera Conception et chorégraphie Vânia Vaneau – Interprétation Lee Davern, Nicolas Fayol, Steven Michel, Thi-Mai Nguyen et Pénélope Michel (musique live) – Création lumière Abigail Fowler – Musique Nico Devos et Pénélope Michel (Puce Moment / Cercueil) – Collaboration à la scénographie Célia Gondol – Costumes Vânia Vaneau – Régie Johanna Moaligou – Remerciements Mathieu Bouvier, Jordi Galí, Sidonie Duret, Julie Laporte, Arcam Gass, Konrad Kaniuk
En tournée : Le Quartz Scène Nationale de Brest 6 et 7 mars
Organicitées conception Marion Blondeau – chorégraphie Marion Blondeau et les interprètes – interprétation Anne Martin, Marie de Corte, Corinne Lordier – scénographie et accessoires Eliane Lorthiois – réalisation scénographie et accessoires Eliane Lorthiois, Sebastien Bernon, Emma Laval, Yolaine Guais, Nicolas Marchand et les stagiaires Wendy Malaquin, Anne-Flore Richard – création lumière Magda Kachouche et Aliénor Lebert – création sonore Annaëlle Marsollier – création costumes Yolene Guais – régie générale Aliénor Lebert – regard extérieur Magda Kachouche – collaboration dramaturgique Camille Louis – dreamwork Lindsey Curtis
production Lucie Mollier, Rebecca Dutkiewicz, Anouk Renaudin · Production sensible
En tournée : Mars 2025 : CDCN Le Gymnase, Roubaix – 6 mai 2025 : le KLAP, maison pour la danse (dans le cadre du Hors les murs du ZEF, scène nationale), Marseille