VU : D’œil et d’oubli de Nans Martin

24 février 2017 /// Les retours

Nans Martin a présenté sa nouvelle création D’œil et d’oubli qui fait suite à Parcelles, produit de trois courtes pièces. Retour de Danièle Carraz, Séverine Gros et Laurent Bourbousson.

Vu par Danièle Carraz

Nans Martin : rituel autour de l’absence

« D’oeil et d’oubli » ©Nina Flore Hernandez

Il ne danse pas sans ses chaussettes. Peut-être parce qu’elles tiennent chaud au cœur quand on est dans la tristesse. Nans Martin a en effet écrit D’œil et d’oubli à la suite d’un deuil ou bouleversé par une absence.
Mais ça ne nuit en rien à cette élégance immarcescible du chorégraphe que l’on retrouve d’une pièce à l’autre. Camille Ollagnier la lui avait attribuée lors d’un solo chorégraphié pour lui parmi douze Garçons sauvages (c’était L’angle mort vu en 2016 au Théâtre Golovine). Et l’on avait retrouvé, aux dernières Hivernales, cette écriture très douce et sans rature dans Parcelles, suite de trois duos.
Pour cette dernière création, le danseur-chorégraphe entraîne le musicien et danseur Sylvain Ollivier ainsi que cinq autres interprètes de sa compagnie les laboratoires animés, Guillaume Barre, Perrine Gontier, Rémi Leblanc-Messager, Claire Malchrowicz et Joan Vercouter.
Soit, précédés par un choral fredonné à mi-voix, sept danseurs au bord de la nuit. Silencieux et immobiles un long temps en cercle autour d’un globe lumineux. Quelque chose d’indéfinissable et de fragile, qui ne semble pas gai, les (ré)unit. Quand ils parviennent à se séparer, il n’est pas rare que l’un défaille, tombe, vite soutenu par l’autre. Gestuelle très ample, ralentie à l’extrême, torsions qui déroulent et étirent les corps jusqu’à l’extrême bout des jambes et des bras, mains ouvertes, offertes. Offrande justement. D’une tête qui s’incline et s’abandonne sur l’épaule ou la poitrine d’un autre. (Image d’ailleurs récurrente, c’est étonnant, vue dans plusieurs spectacles de ces 39e Hivernales, aussi différents que possible, chez Yvann Alexandre, les frères Ben Haïm, le trio de Naïf production ou même Christian Rizzo.)
Duos tout en chutes au ralenti, embrassées, vertiges épaulés, homme et homme ou femme et femme ; bouleversants d’une tendresse étrange car absente de toute volupté, comme sacrée, fraternelle, sous le regard, attentif toujours, des autres. À moins que ceux-ci ne s’affairent à déconstruire une sorte de monument dédié à quelque absent, dans une tentative de reconstruction (de sa vie) sans doute. Parfois le mouvement s’accélère, tourbillonne tout autour du plateau, avant de s’éteindre à nouveau. Tous alors s’immobilisent, épars, éparpillés par une pensée qui ne passe pas. Avant de se regrouper et s’étreindre, mains, bras impossibles à désentortiller. Cependant quelques uns ont réussi à bâtir une ébauche de plancher. Et l’on sent que ces êtres égarés (danseurs après tout) vont peut-être entrer dans le temps de la reconstruction. Mais en l’art de la patience, Nans Martin est maître. La beauté lui est donnée par surcroît et il nous en fait l’offrande dans cet envoûtant rituel.

Vu par Séverine Gros

C’est un beau message d’humanité et de « faire commun » qui transparaît dans cette pièce.

Le chant a capella, qui encadre la pièce – en début et fin – nous rappelle le caractère social de nos existences. Nous n’existons pas sans les autres. La voix est représentative de toutes les sociétés. Chanter c’est relier. C’est vibrer ensemble. Entendre ces voix c’est aussi nous identifier. C’est nous rappeler que nous sommes faits du même « bois » que les interprètes au plateau. Nous ne sommes pas différents.

Assez rapidement, les danseurs nous embarquent dans une « matière » dense. L’espace prend corps. L’environnement sonore est un battement de cœur : systole – diastole…

Si parfois le sens du déplacement de la structure nous échappe, cela nous renvoie à ce que nous ne maîtrisons pas dans la vie. Tout n’a pas de sens. Ce bois, ces planches qui s’emboitent, qui font apparaître sous nos yeux constructions et déconstructions, sont symboliques des changements de la vie. Ce que l’on construit nous-même ou dont on jouit, et dont la disparition, l’absence, créent le vide : l’absence de projets, de relations, de contacts, de vies… En fin de pièce, c’est la mise à plat de la structure. Symbole de renouveau, d’un nouveau départ. La vie continue et nous nous tenons, comme les interprètes, debout dessus. Ceci est notre expérience, notre plancher, notre soutien. Ensemble, comme dans la danse, nous nous soutenons et nous portons notre voix – dans le chant – en commun, avec nos différences.

Les corps, la matière et l’écriture du mouvement
La circularité des déplacements. Les cycles de la vie. Les soutiens réciproques. On retient celui qui chute, on relève systématiquement celui qui est au sol… En fin de pièce on danse l’absence, le vide de matière. Mais ce vide est présent. Il est perceptible, on le voit. L’écriture du mouvement est riche et complexe. On peut lire le travail de composition en notant les phrases qui se répètent. Les mouvements s’enrichissent de qualités de corps différentes, de variations de rythmes et d’intensités. Souvent Nans Martin nous donne à voir l’espace autour et à l’intérieur des corps des danseurs. Le travail sur la matérialisation de l’espace est très présent. Les danseurs habitent les volumes propres de leurs corps mais aussi de l’espace scénique : diagonales, haut, bas, torsions, lignes, directions… il y a un peu de William Forsythe dans cette écriture.
Là aussi, les corps des danseurs, tous très différents, nous ramènent à un groupe social, divers. « Grand bonhomme et petit homme !». J’ai été particulièrement touchée par ce duo masculin de deux hommes qui sont là l’un pour l’autre. Ecriture, interprétation, qualité de contact… Je me suis sentie tour à tour grande et fragile, petite et puissante.
La présence de la musique en direct
Chaque danseur « prend la main » à tour de rôle pour faire vivre la musique en direct. Un acte participatif qui contribue à ancrer la pièce dans un aspect social. On est proche de la tradition orale. Danseurs et musiciens traditionnels partagent également ces moments de vie au moyen du chant, de la danse et de la musique.

Finalement, durant cette pièce on aura abordé l’éphémère, propre à la vie. Les émotions, les sentiments, les rapports entre humains, la voix a capella, la musique live, les constructions matérielles (décors) qui peuvent toujours être défaites ou disparaître, le mouvement… Tout cela ne laisse pas de traces… si ce n’est à l’intérieur de nous.

Tout comme le spectacle vivant, non ?

Vu par Laurent Bourbousson

Le noir, couleur de l’absence, est de mise pour le début de cette pièce longue de Nans Martin.
Un groupe se déplace au rythme du chant qu’ils entonnent. Des images viennent en tête, ceux des cortèges funéraires d’antan, lorsque la famille et amis suivaient le défunt jusqu’à sa dernière demeure.

Les corps finissent par apparaître, éclairés par une ampoule au centre du cercle qu’ils forment. La symbolique de la luciole apparaît alors. On pleure et on célèbre l’être disparu, pour se donner la force de repartir dans les directions que l’on se donne, seul ou accompagné.

Une structure au centre du plateau sature l’espace. Les planches de bois assemblées forment une tour inachevée. Les danseurs déconstruiront et reconstruiront plus loin de possibles abris.

Le sentiment d’abandon, ressenti à la suite d’une perte, s’exprime par l’économie de la danse. Si la première image continue d’habiter fortement l’esprit, elle s’étiole au fur et à mesure des croisements, des duos ainsi formés, des chutes et des mains tendues.

Le duo masculin (Rémi Leblanc-Messager et Joan Vercoutere) marquera un tournant dans la proposition. Il réactive l’idée de faire une place à l’individu dans un groupe. Leur danse est sensible et fait gagner une certaine profondeur à la proposition de Nans Martin.

Les groupes poursuivent leur trajectoire, se font et se défont. Le manque d’espace fait cruellement défaut à la proposition.

Les planches de bois seront assemblées sur le plateau, tel un nouveau parquet que chacun foulera de ses nouveaux pas. De nouvelles lucioles descendront et brilleront sur le dernier chant a cappella, porteur de quelques fausses notes.

La musique de Sylvain Ollivier marque le temps et assure le schéma narratif de la proposition qui aurait gagné en force si celle-ci avait été moins longue.

D’oeil et d’oubli de Nans Martin a été vu lors du festival Les Hivernales 2017.
Conception et chorégraphie | Nans Martin
Collaboration et interprétation | Guillaume Barre, Perrine Gontié, Rémi Leblanc-Messager, Claire Malchrowicz, Nans Martin, Joan Vercoutere et Sylvain Ollivier
Création musique (live) | Sylvain Ollivier
Scénographie | Matthieu Stefani
Création lumière, régie | Sébastien Lefebvre et Anne Palomeres
Stylisme, costumes | Sarah Lakhtara