VU : et les enfants du désert (chimères) prennent vie

31 octobre 2016 /// Arts plastiques

L’Agence Perpétuelle de Fabrication (Avignon) a ce savoir, celui de vous raconter des histoires et de vous les transmettre afin qu’elles continuent à grandir en chacun. Avec les enfants du désert (chimères), elle crée une oeuvre collective et élabore une déambulation à l’intérieur des Ateliers d’Amphoux. Retour sur une exposition à vivre.

©Johann Fournier

©Johann Fournier

Que l’on soit d’accord, ou non, sur la terminologie à donner à l’exposition-déambulation-performance de ce que sont les enfants du désert (chimères), il est un mot qui vient tout de suite pour en parler, c’est spectacle. En quoi une exposition serait un spectacle, si ce n’est celui de voir des tableaux et autres installations ? L’Agence Perpétuelle de Fabrication est allée sur ce terrain de réflexion et a investi pour l’occasion chaque espace des Ateliers d’Amphoux. Le lieu est savamment découpé en espace se répondant et dialoguant entre eux. Le visiteur est invité à laisser tomber son accroche à l’espace-temps, immuable à sa vie, afin de devenir acteur-spectateur de ce qui lui est donné à voir.

La visite commence par ce lieu rempli de tableaux. Les possibles essais, de Sébum, nous regardent de haut. L’inversion des rôles est telle que le visiteur se sent petit face à ses formes qui sortent de la toile. Le travail élaboré sur la matière donne lieu à des présences humaines, animales comme pour mettre sur un même niveau le règne humain et animal. La vidéo Mouvement premier de Carole Bordes instruit le souffle comme dénominateur commun à toutes tentatives d’existence. Cet espace pose d’emblée l’idée du néant, de ce à partir de quoi nous construisons et élaborons la vie. Durant les trois premiers jours d’exploitation, Nabil Hemaïzia (Cie 2 temps 3 mouvements) animait le tout dans un jeu de gestes hip-hop, soulignant la présence/absence de l’homme derrière la matière.

De la matière, sous toutes ses formes, il en sera question tout au long de la déambulation

La matrice, justement, donne vie à cet être embryonnaire et uniforme que représente la matière humaine. Carole Bordes évolue dans son cocon. Les gestes tiraillent son enveloppe, la déchire par endroit. La musique de Jonathan Bénisty, entendue déjà dans le premier espace, donne à ce couloir une enveloppe, une couleur chaude. A voir l’embryon se débattre, l’envie de lui dire de ne pas sortir, de rester ainsi, est présente.
Le visiteur se retrouve dans L’orage bleu de Damien Gandolfo, sas baigné d’une lumière bleue, saturé de fumée. Les sons qui proviennent de par et d’autre de l’espace provoquent au visiteur un rêve éveillé, hors du temps. La perte des sens se fait sentir et c’est un homme neuf qui s’achemine vers le Désert, lorsqu’il ouvre les pans de tissus.
Les photographies de Johann Fournier et la peinture de Sébum (Impression Tøurner) prennent vie dans l’installation d’objets sonores de Jonathan Bénisty. Un certain univers cinématographique s’échappe de cette mise en abîme, celle d’un monde touchant à sa fin, dans lequel tout est à réinventé. Les sons de crépitements de radio et du souffle donnent la place à l’imaginaire de tout un chacun la possibilité de s’inventer l’histoire de ce naufrage.
L’installation Déconstruction/Forêt de Johann Fournier convoque l’enfant porté par le visiteur. Il se retrouve face à sa relation à la nature, et place l’adulte face au saccage induit par ses agissements. Des pièces muséales, installées dans les rangs de la salle de spectacle, deviennent autant de traces d’hommes laissées ici pour mieux se souvenir de son passage. Le travail de Nathalie Drevet interpelle par sa délicatesse et sa finesse. La performance Bouche rouge dit avec force les mots de Beckett que l’on n’entend pas. La danse de Nacim Battou, dans la pénombre du lieu, souligne l’inévitable déconstruction dont se fait porteur l’humain dans son évolution, certainement à l’image de Sisyphe, pièce pensée par Johann Fournier. La présence fantomatique de Laetitia Mazzoleni guide également le visiteur dans ce résidu de forêt.

La présence de la comédienne se fait ombre du visiteur

L’installation Envol-Trace de Sébum donne une envolée fantastique pour la suite de la déambulation. Laetitia Mazzoleni, spectre avant l’heure, inscrit de ses pas son passage sur des feuilles blanches. Elle renforce l’idée de l’omniprésence de l’humain dans une sorte de dérive proche de la folie, celle d’inscrire son passage, de laisser une trace, une marque sur ce qui ne sera bientôt plus.
Au détour du couloir, l’installation Réserve de Nathalie Drevet livre les trésors d’une vie, les souvenirs précieux que l’on garde pour mieux se remémorer les temps passés, ceux qui parfois hantent les vies.
De ces souvenirs, il en sera question dans la salle du sous-sol, avec pour partenaire, l’ombre de Laetitia Mazzoleni. Les images projetées sur le mur, celles des protagonistes de l’histoire à entendre (Laetitia Mazzoleni-Noam Cadestin), illustrent ce texte magnifique sur l’indéfectible souvenir de l’amour. Sa construction joue sur les mots. Des images s’en échappent et les onomatopées de la comédienne viennent s’ajouter au texte initial. L’énumération des pronoms personnels, sorte de ronde humaine, concourt et converge à la création d’une chimère, bouée de sauvetage à laquelle tout un chacun se raccroche.

Laetitia Mazzoleni ©Johann Fournier

Laetitia Mazzoleni ©Johann Fournier

Le bouton rouge, à actionner en fin de parcours, déclenche l’inévitable roulement de la machine humaine. La musique rock emplit cette chambre d’écoute et fait résonner aux oreilles cette phrase « Nous, qui nous érodons pour vivre, il faudra mourir ».
Le silence se fait. La porte s’ouvre. Un écriteau invite à écouter. Ce sont les mots de la Bouche rouge qui dit ses souvenirs, pour se rappeler afin d’éviter de faillir avant qu’il ne soit trop tard, à moins que.

Les enfants du désert (chimères) bouscule les codes de la représentation que peut avoir le visiteur d’une exposition. Puisque, pour donner une idée, il faut mettre un terme, celui de « spectacle à réalité augmentée » siéra parfaitement à cette proposition onirique et fantastique. Dans la rue, la vie reprend ses droits. Le visiteur ne sait pas vraiment combien de temps s’est écoulé depuis qu’il est entré dans le lieu. 30 minutes, 1h00 ou 2h00, peut-être plus et peu importe, car il sait maintenant qu’il est un enfant du désert et que sa chimère, faite de matière, ne le quittera plus.

Les enfants du désert (chimères) est une exposition-installation-performance et spectacle à voir jusqu’au 5 novembre aux Ateliers d’Amphoux (Avignon). Du lundi au vendredi, de 16h à 21h. le samedi : de 13h à 21h. Tarif : 5 et 3 euros.

Laurent Bourbousson