[ITW] Os — Youness Aboulakoul : « Un seul corps, un seul fil »

8 septembre 2026 /// Les interviews
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Une trilogie sur ce qui nous relie

D’où part Os ?
Youness Aboulakoul : Depuis l’année dernière, après Ayta, j’ai démarré une nouvelle trilogie sur une thématique qui se focalise sur ce qui nous connecte à soi, à autrui, au monde. Ce qui nous met en relation. Ça a commencé avec un trio jeune public créé l’année dernière : les premiers liens, les premières connexions entre les individus, et comment les rendre visibles par un travail de lumières et de couleurs fluorescentes — pour cette tranche d’âge, ça redonnait une dimension plastique et ludique. Et en prenant appui sur la pratique du tissage pour écrire les gestes et l’espace de ce trio.

Cet appui du tissage traverse toute la trilogie ?
Y. A. : Toute la trilogie : le jeune public, le solo et la pièce de groupe qui arrivera par la suite. Je convoque à chaque fois une technique que je mets en jeu dans le travail. Pour la pièce jeune public, il s’agissait de la tresse. Ici, sur le solo, je me suis appuyé sur deux techniques : l’oscillation et la broderie.

L’oscillation, c’est le geste de fortifier le fil ?
Y. A. : Oui, ce mouvement de souvenirs de d’enfance : en regardant le tisserand travailler le fil dans la rue de mon quartier à Casablanca pour le fortifier, le consolider. Ça a été ma première inspiration et mon premier appui technique — comment le travailler physiquement ? Un corps comme un seul fil. Un seul corps, un seul fil qui oscille.
Comment l’oscillation devient un geste concret qui ramène le corps au présent, l’invitant à se connecter à chaque partie de lui-même et au monde. 

Et la broderie ?
Y. A. : Le tissage m’aide dans l’imaginaire, mais c’est aussi un appui pour penser la chorégraphie, l’espace, la composition. Quand je regarde une tapisserie, ça me renvoie à l’humanité dans sa diversité et sa complexité : chaque fil porte sa propre singularité grâce à sa propre trame, mais se brode et se tisse à une trame beaucoup plus globale. Broder sa présence au monde, c’est ça. Le corps devient à la fois le fil et l’aiguille.

C’est de là que vient cette question du motif, très présente dans la première partie ?
Y. A. : Le motif se répète, se déploie, change. Comme un motif qu’on revoit avec une consistance, une largeur de fil différente, d’autres couleurs — sauf qu’ici il s’agit de mouvements, de transformation du geste.

Le début est millimétré, presque obsessionnel.
Y. A. : Je ne dirais pas obsessionnel. Mais plutôt méticuleux. Sur toute la trilogie, pas seulement sur le solo, j’avais envie d’approcher cette question de la connexion de manière artisanale. On voit un individu affairé à quelque chose, qu’il travaille au corps, avec attention. Il y a derrière cette question de connexion des réflexions théoriques qui la nourrissent. Merleau-Ponty, par exemple, parle de l’oscillation comme preuve de notre présence active dans le monde. Ces pensées, j’ai tenté de les ramener à des gestes concrets. Je voulais qu’une approche chorégraphique amène le danseur à une vraie connexion. Qu’il n’ait pas d’autre choix que de se connecter sincèrement à lui même.

Pep Garrigues, un interprète qu’on déplace

Pourquoi Pep Garrigues ?
Y. A. : Lorsque l’on travaille avec un interprète, il y a ce que l’on voit et ce que l’on aimerait dévoiler de lui. Pep est un interprète que j’admire et avec lequel j’ai eu plusieurs formes de collaboration. D’abord au plateau comme partenaire : on a partagé le plateau pour d’autres chorégraphes. Puis il a été interprète dans ma toute première pièce de groupe, Mille Miles. Ensuite il m’a assisté sur les deux projets suivants — Ayta, et le trio jeune public. Le solo est une évolution de cette collaboration.

Qu’êtes-vous allé chercher chez Pep ?
Y. A. : La version de l’interprète qu’il est déjà, et celle qu’il peut devenir dans ce solo. La rencontre entre ses savoirs, sa formation et mon univers. Là, il sortait de sa zone de confort pour se confronter à des techniques de danse hip-hop qui font partie de mon parcours personnel, mais pas du sien. C’est tout nouveau pour lui. Cette rencontre crée un espace entre, et c’est cet espace qui m’intéresse dans mon travail de manière générale : l’endroit où un code en rencontre un autre et fait émerger une forme sensible, un savoir qui vient de l’intérieur. Comme un artisan qui rencontre une nouvelle matière. Cette rencontre devient alors sensible, poétique, sincère.

Comment avez-vous travaillé, concrètement ?
Y. A. : Il y a eu plusieurs étapes. D’abord l’initier, l’introduire dans ce paysage : deux semaines de laboratoire autour de l’oscillation, de la broderie et de quelques techniques hip-hop. Lui laisser le temps de s’entraîner de son côté. Puis on est allé aussi  observer des artisans tisserands au travail à Essaouira. J’ai créé  à partir de certains mouvements de base que je lui montre et que je transforme en motifs, d’autres que je compose et lui transmets, et je regarde comment la chose évolue, se modifie. J’aime ce travail de mise en correspondance. Même si je compose les mouvements, cela reste un cadre : une fois le motif appris, on le déploie, on le transforme, on amène autre chose dedans : sa part d’interprète, la manière dont il se l’approprie, déplace la matière, la transforme  — et je rebondis là-dessus.

Vous évoquez souvent le mot partition.
Y. A. : J’aime l’écriture, il y a une écriture, un cadre posé. Mais je n’aborde pas la partition comme quelque chose qui contient : c’est un socle à partir duquel l’interprète peut pleinement se déployer, affirmer sa personnalité et s’approprier la matière. Ce qui m’intéresse, c’est qu’on voie l’interprète à travers l’écriture, qu’il ne disparaisse pas derrière elle.

Pep Garrigues est tatoué, et la pièce parle de motifs, de broderie. Aura-t-il les bras découverts ?
Y. A. : Oui, il aura les bras découverts. Je n’avais pas fait le lien avec le tatouage — c’est une bonne remarque.

Quand vous avez porposé le solo à Pep, a-t-il dit oui tout de suite ?
Y. A. : Tout de suite. On s’apprécie énormément, il y a un respect mutuel. J’avais conscience que j’allais le déplacer complètement, hors de sa zone de confort. Il le savait, je le lui ai dit dès le départ. Il m’a fait confiance, je lui ai fait confiance, et à partir de là, on a travaillé. C’était une traversée pour nous deux — et un nouvel exercice pour moi : me retrouver avec un seul interprète. C’est exigeant, et très formateur.

Le guembri et l’électronique

La création sonore est arrivée en même temps que la pièce ?
Y. A. : En même temps. Mais avant de commencer, je savais déjà que j’avais envie de travailler sur le guembri. C’est un instrument à trois cordes, avec une oscillation, une vibration qui produit tout un univers et qui me touche. Je savais que c’était cette émotion que je voulais partager avec le public : une onde qui vibre, qui se propage. Je savais que c’était cet instrument là.

Et l’électronique par-dessus ?
Y. A. : Tout le challenge était là : faire se rencontrer le guembri et des influences urbaines, électroniques, sans que cela fasse collage. Qu’est-ce que cet espace entre les deux peut faire jaillir comme sensibilité, en explorant la thématique de la pièce ? Faire se rencontrer deux univers sonores — et broder à partir de là. Je ne sais pas si j’ai réussi, mais c’était ça que je cherchais.

Il y aura quarante-cinq minutes de plage sonore, à terme ?
Y. A. : Oui, avec assez peu de silence au sens strict : Le guembri reste l’instrument principal, mais sa présence et la place qu’il prend ne sont pas les mêmes entre la première et la deuxième partie. Mais le son est présent sur toute la pièce.

On vous connaît également créateur sonore par ailleurs. Continuez-vous la musique en dehors des pièces ?
Y. A. : Toujours, mais ces derniers mois ma composition, c’était le solo. Et la prochaine création de groupe va être un énorme chantier musical. Donc pour l’instant les créations sonores sont dédiées aux créations chorégraphiques. Parfois, quand je termine une création, je sens qu’il me reste des choses à dire qui passent par la musique — on verra après la première de Os.

Propos recueillis par Laurent Bourbousson
Crédit photo : François Stemmer

Os aux Subs (Lyon), les 10 et 11 septembre 2026. Tous les renseignements ici.
Le Soundcloud de l’artiste

Générique

Concept, chorégraphie et scénographie : Youness Aboulakoul / Pour Pep Garrigues / Créateur lumières : Jéronimo Roé / Créateur sonore : Youness Aboulakoul / Costumes : Audrey Gendre / Spatialisation sonore : Zouheir Atbane / Administration-production : Saül Dovin / Production/Diffusion : Claire Sanmarty

Coproducteurs : Les Subs, Pôle Sud CDCN Strasbourg, CCN Tours, CCN de Grenoble, Théâtre Louis Aragon, Tremblay-en-France, Institut français du Maroc
Avec le soutien du CENTQUATRE-PARIS et de KLAP Marseille
Prêt studio : Théâtre Corbeil-Essones

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