[VU] Fabien Almakiewicz : Tenter une danse, aujourd’hui : entre fragilité et résistance
Longtemps, la violence, la souffrance a fait irruption dans l’art par le corps. Dans les années 1960 et 1970, la performance les exposait frontalement. On pense à Gina Pane gravissant une échelle aux barreaux garnis de lames de rasoir : la chair devenait surface politique, la blessure message. Le choc était direct. La polémique aussi. Jusqu’où un artiste peut-il aller ?
On pourrait dire que la performance de Fabien Almakiewicz Aujourd’hui je tenterai une danse (pour vous) s’inscrit dans cette lignée mais en la déplaçant dans un contexte actuel est sans doute plus poétique, plus léger. Au Théâtre des Carmes, dans le cadre du festival Les Hivernales, il se laisse empaqueter de ruban adhésif par ses complices et le public. Les bandes immobilisent ses bras, ses jambes, compriment son torse. Très vite, seuls ses doigts et sa tête restent libres.
On rit d’abord. La scène a quelque chose de décalé et de comique. Puis le rire ouvre d’autres voies de lecture. Ce corps peut tomber. Il dépend des autres. Il avance à quelques centaines de mètres, et chaque pas devient négociation. « J’aurais besoin de vous », « J’ai besoin de quelqu’un pour m’aider », annonce-t-il avant de partir en déambulation sur un itinéraire urbain pensé avec des arrêts stratégiques -voir autobiographiques- jusqu’au Grenier à Sel.
Ici, la violence n’est pas spectaculaire. Elle est structurelle. Elle tient dans la tension entre « éprouvant » et « viable ». Elle tient, on pourrait dire, dans ce que le secteur culturel préfère souvent taire : les risques psychosociaux, l’épuisement, la précarité, la pression constante du résultat, l’injonction à la passion. Dans le spectacle vivant, on se pense encore privilégié ; on accepte que l’idéal passe avant les conditions de travail. Mais derrière l’image romantique de l’artiste engagé corps et âme se cachent des troubles bien réels : anxiété, douleurs chroniques, dépressions, fatigue. Un carcan, une sorte de mue, à la fois embellissant ce corps et le limitant dans ses libertés et son expression.
Le ruban adhésif matérialise un environnement qui entrave. Ce que l’on voit n’est pas un corps « déficient », mais un corps rendu empêché par un dispositif. Cette image entre en résonance avec les réflexions contemporaines sur le handicap envisagé non comme un problème corporel à résoudre, mais comme une barrière produite par la société. Ici, la difficulté n’est pas intrinsèque au danseur ; elle est fabriquée par les conditions qui l’enserrent.
Et pourtant, il danse.
La pièce ne dénonce pas frontalement. Elle rend sensible et sollicite un regard moins flottant. Nous rions, nous sommes curieux, puis nous sommes inquiets, parfois frustrés, certains d’entre nous nous ont peur. Nous devenons responsables. L’entrave se transforme en expérience partagée. Objet plastique et mouvement éphémère se rejoignent dans le soin de la fragilité.
Comme le rappelait Gilles Deleuze en citant André Malraux, l’art c’est la seule chose qui résiste à la mort . Toute œuvre n’est pas un acte militant, mais toute œuvre, d’une certaine manière, est un acte de résistance, ouvrant un espace de rencontre et de discours.
Pour Fabien Almakiewicz ce n’est pas une violence à voir, c’est plutôt une « violence » absorbée, métabolisée. Une « recette de survie » où l’on invente des manières de tenir malgré la précarité, d’habiter les failles du système, d’imaginer d’autres modèles de créer, institutionnels ou alternatifs.
Il faut dire aussi que cette pièce ne s’est pas construite d’un seul geste. Elle a évolué pendant près de dix ans : apparitions, pauses, réactivations successives. Chaque contexte d’accueil a déplacé son énergie. Chaque cadre a servi d’inspiration, de surface de résonance, de lieu de dialogue et de partage. La performance s’est ainsi transformée au contact des lieux et des publics, trouvant à chaque fois dans les liens tissés une nouvelle tonalité, une autre manière de tenir et de parler.
Et puis, à la fin, quelque chose reste.

La couverture de survie, première peau fragile intérieure, pensée possiblement pour protéger ce corps vulnérable, et les bandes adhésives choisies avec précision (jaune, marron, rouge, vert, noir), disposées selon une étude attentive, forment une enveloppe que le danseur abandonne à la fin de la performance au Grenier à Sel. Cette mue demeure comme objet sculptural. Trace d’un effort, mémoire d’un parcours, empreinte d’un passage. Ce qui servait à la fois pour maintenir et comme contrainte devient invitation ou promesse silencieuse. Comme si le trajet inscrit dans la peau appelait déjà une autre destination, une invitation au geste, déplacé dans le temps et dans l’espace.
La question n’est donc plus : jusqu’où un artiste peut-il aller dans la mise en danger de son corps ?
Mais plutôt : comment l’art peut-il résister sans se détruire ? Comment peut-il continuer à sensibiliser les regards, tout en favorisant une transition du secteur culturel vers des pratiques plus horizontales, moins productivistes et moins validistes ?
« Aujourd’hui, je tenterai une danse (pour vous).
Jaune sur le corps.
Vert au bassin
Noire la jambe.
Vert sur le corps.
Jaune au bassin.
Noire la jambe
Vert sur le corps.
Noir au bassin.
Jaune la jambe.
… »
Bribes de musique, images des fleurs, un regard subtil, petites traces dans la rue : tout concourt à la création de ce petit -et grand- geste artistique.
Notes :
1 Référence à la performance de Gina Pane : Escalade non-anesthésiée (1971)
2 Gilles Deleuze, Extrait de la conférence « Qu’est-ce que l’acte de création ? » donnée dans le cadre des Mardis de la fondation Femis, 17 mai 1987.
3 Extrait du texte de présentation de la performance de Fabien Almakiewicz, Aujourd’hui je tenterai une danse (pour vous), paru dans la feuille de salle du Festival des Hivernales 2026 pour la présentation du 12 & 14 février 2026 à Avignon.
Iliana Fylla
Crédit photo : ©Laurent Bourbousson – ©Iliana Fylla
Générique
Aujourd’hui je tenterai une danse (pour vous) a été vu le 12 février dans le cadre du Festival Les Hivernales Conception et performance Fabien Almakiewicz