[VU] Ruination : Ben Duke ou l’art d’un spectacle total
Avec ses deux dates au Théâtre Les Salins (Martigues), Ben Duke livre avec Ruination. The true story of Medea une définition parfaite du spectacle total, mêlant théâtre, danse et chant, à l’image des grandes comédies musicales britanniques. Une soirée qui s’inscrit dans notre Top 5 de la saison 2025/2026 !
Réduit à Ruination sur la feuille de salle, le titre laisse peu d’espoir à cette douce soirée de printemps. Le chorégraphe et metteur en scène Ben Duke, à qui l’on doit Juliet & Romeo (programmé en octobre dernier au Pavillon Noir à Aix-en-Provence), s’empare des figures tragiques afin de leur permettre de revivre leur histoire depuis leur propre point de vue. Pour Ruination, il convoque ainsi Médée, Jason, Hadès et Perséphone.
Humour noir et tableaux aux accents de comédies musicales sont le moteur de cette pièce à laquelle le public va assister. 1h30 suspendue, 1h30 de bonheur pour un spectacle total où chaque élément trouve sa juste place.
Bienvenue en Enfer
À l’entrée en salle, un son d’outre tombe se glisse entre les brouhahas du public qui s’installe. À cour, quatre téléviseurs empilés deux par deux diffusent un ballet classique, tandis que des paquets de chips et une canette jonchent le sol.
Le noir se fait. Le rideau s’ouvre sur un homme devant un chariot mortuaire où repose un corps. En pleine séance d’embaumement, il s’interroge sur le pourquoi de la présence du public de venir voir un spectacle qui s’intitule Ruination, Ruine en français, à l’heure où Arte rediffuse son ballet préféré, Casse-Noisette, par cette si douce soirée de printemps.
Notre hôte, Hadès (cynique et savoureusement drôle Jean Daniel Broussé) accueille donc les âmes en transit avant leur ultime voyage. Chacune arrive sous une pluie de confettis, le regard hagard avec la sensation d’être perdue et de ne pas savoir que faire. Deux choix s’offrent à elles : boire l’eau de la fontaine pour oublier tous souvenirs ou s’exprimer par la musique ou la danse avant de franchir la porte de l’éternité.
Dès cette entrée en matière, le ton est donné.

Le corps inerte reprend vie : gestes désarticulés, coordination hésitante. La précision du mouvement impressionne, signature de l’exigence de la compagnie londonienne Lost Dog.
Cet homme n’est autre que Jason (excellent Liam Francis), qui a la mauvaise habitude de revenir d’entre les morts, rejoint bientôt par Médée (Hannah Shepherd-Hulford tout en finesse), son épouse et meurtrière de leurs enfants. Tous deux se retrouvent dans cet entre-deux où chacun se dispute la garde des enfants pour l’éternité. Comment faire stopper la dispute si ce n’est par un procès dont chaque partie sera défendue par un avocat ? Hadès pour Jason et Perséphone (Aishwarya Raut que l’on a pu voir également chez Akram Khan) pour Médée.
Revisiter le mythe de Médée
En revisitant le mythe de Médée, Ben Duke questionne alors l’imaginaire patriarcal des mythes fondateurs, où les figures féminines luttent pour exister. Médée livre ici sa version : celle d’un Jason séducteur de Glaucé (Maya Carroll toute vent debout), vantard et absent. Elle révèle aussi une figure paternelle manipulatrice en la personne d’Æétès (Philip Hulford, très juste), présent dans cet entre-deux.

Entre tableaux de guerre au ralenti baignés de lumière rose-rouge, scènes de flashbacks théâtrales absolument sublimes et géniales (on retient la scène où Médée badigeonne le corps nu de Jason à l’onguent notamment), les discussions animées des parties qui s’affrontent et les chants maîtrisés (le contre-ténor Collin Shay accompagné par Yshani Perinpanayagam au piano forment un duo à couper le souffle), le mythe se réinvente sous les yeux du public.
En fin de spectacle, la chanteuse Sheree Dubois livre un moment d’émotion pure. Sa voix, digne des plus grandes chanteuses de soul, accompagne Médée vers l’éternité au son du mot « pity ».
Avec Ruination, Ben Duke signe ici une œuvre aussi ambitieuse que maîtrisée. Un spectacle total, enthousiasmant, qui confirme son talent singulier.
Laurent Bourbousson
Crédit photos : Camilla Greenwell
Ruination a été vu au Théâtre Les Salins – Martigues – le 30 avril 2026.
Ben Duke x Lost Dog en région : du 17 au 24 juillet 2026, au Festival d’Avignon avec la création de The Last Hamlet.
Générique
Conception et mise en scène : Ben Duke and la Company Lost Dog – Scénographie : Soutra Gilmour – Musique : Yshani Perinpanayagam – Lumières : Jackie Shemesh – Vidéo : Hayley Egan – Son : Jethro Cooke – Assistante à la chorégraphie : Winifred Burnett-Smith – Assistant à la mise en scène : Andreea Paduraru – Dramaturgie : Raquel Meseguer Zafe
Interprètes : Jean Daniel Broussé – Liam Francis – Hannah Shepherd-Hulford – Aishwarya Raut – Maya Carroll – Philip Hulford – Collin Shay – Yshani Perinpanayagam – Sheree Dubois