Aux rencontres de la Sabam, les maux de la société sur un plateau
Des 6 lectures programmées, lors du premier week-end d’octobre au Théâtre Transversal, nous aurons assisté à trois mises en espace qui donnent trois bonnes raisons d’aimer encore plus l’écriture si particulière des auteurices venu·e·s de Belgique.
Lors de notre interview, Sylvie Godefroid, responsable du théâtre, de la littérature et des arts visuels pour la Sabam, avait souligné l’intérêt du public français pour les plumes belges dû à leur côté atypique et à l’autodérision très spécifique à la Belgique (écouter l’interview ici). Si Ouvert aux publics est également assez friand de celle-ci, il serait bon d’ajouter que cela réside dans le fait qu’il y a une réelle franchise dans l’écriture, quitte à laisser le politiquement correct de côté.
Durant ces rencontres, le public a pu découvrir notamment Journal d’un lit vide de Mokhallad Rasem, Garçon de Carly Wijs et À la recherche de l’arche perdue d’Enora Sbille. Un week-end durant lequel la guerre, la quête identitaire et l’affirmation de soi ont fait battre les cœurs du public du Théâtre Transersal.
3 lectures mises en espace
Pour Journal d’un lit vide, il revient à Sébastien Piron et Kristof Lorion de partager le plateau. Lorsque les portes d’accès à la salle ouvrent, le public est invité à pénétrer dans une ambiance feutrée, habitée par un brouillad bien présent. Sébastien Piron est à jardin, devant une table de mixge, et Kritof Lorion, assis à son pupitre sur le devant de la scène, est éclairé par une ampoule nue qui descend du plafond. En fond, un lit, une chaise et un début de mur en parpaings. D’une main, Kristof Lorion tape l’ampoule. C’est sous le balancement de cette unique lumière que le récit commence. Il sera question ici d’un récit poétique sur la guerre, vécu par l’auteur lorsqu’il vivait en Irak. Fruit de fragments écrits sous les bombes, Kristof Lorion sert le texte à merveille. De sa voix profonde, il donne à entendre un quotidien dont la vie est un jeu dangeureux qui ressemble à un cirque. La mort omniprésente est tenue à distance par la poésie de Mokhallad Rasem. Il y a bien ce mantra du soir, comme pour conjurer le sort : se dire adieu au moment de se coucher de peur de perdre quelqu’un. L’une des forces du texte est que la vie s’entend entre les lignes et que le pathos n’a pas sa place. Journal d’un lit vide vient percuter de façon magistrale notre actualité rempli de guerre avec cette lecture servie par une composition musicale d’une justesse infinie signée Sébastien Piron.
C’est sous le regard de l’auteur qu’a été donnée cette lecture. Et lors du bord plateau, animé par le journaliste Michel Flandrin, le public comprend alors que ce poème débuté il y a longtmeps, ne s’arrêtera jamais.


Si À la recherche de l’arche perdue d’Enora Sbille avait été une partie de poker, la plupart des spectateurs seraient repartis bredouilles. En cause, l’écriture romanesque de l’autrice, qui ferait prendre des vessies pour des lanternes. Ici, l’autrice raconte l’histoire de Jane, la grand-mère de Charlotte Mertens, historienne, et de ses amis Will, Margaret et Richard. Voici le public transporté dans l’Angleterre des années 20, une époque où l’on ne vit pas son homosexualité au grand jour. Les 4 amis décident de créer un lieu utopique propice à leur mode de vie : le Cleaf theater où sera proposé un théâtre dégenré, dénormé. Le théâtre fait les gros titres du Guardian, et la famille de Will s’en mêle. Le texte mêle habilement la vie des personnages et des extraits de coupures de presse, ce qui rend le tout d’une véracité absolue. Et pourtant, même lorsque l’autrice révèle au public que tout est inventé, les quatre personnages continuent de vivre dans notre imaginaire. Ils portent en eux l’absolue nécessité d’être au monde ce que l’on est, et leur adage « Se battre ou renoncer » résonne fortement.
Nul doute que Valérie Desbrosse, Barbara Ferragioli, Laetitia Mazzoleni et Sébastien Piron se sont bien amusés pour cette mise en espace pour berner le public présent.

Nous avions renconté Carly Wijs l’année dernière pour Nous/Eux et avions été saisi par son écriture à destination du jeune public. La pièce alors traitait de la prise d’otage de Beslam (2004) dans une école. Avec Garçon, elle raconte l’histoire vraie de Bruce Peter Reimer, élevé comme une fille sur les conseils et à la suite d’interventions médicales du professeur John Money, après que son pénis a été gravement blessé lors d’une circoncision ratée dans sa petite enfance. L’histoire vertigineuse de Bruce-Brenda-David (tous trois ne sont finalement qu’une seule et même personne) est édifiante. L’autrice place la notion d’identité au centre d’un récit à l’humour féroce. Bruce/Brenda cohabite non sans mal dans un corps devenu prison pour servir les besoins d’un pédophile caché sous les traits d’un professeur, dont les recherches sur le comportement sexuel humain et le genre lui permettent d’assouvir pleinement ses délires sexuels à la fin des années 60. Garçon dépeint sans fioriture et frontalement l’histoire d’une famille sacrifiée. À l’aide de peluches aux formes animales, Barbara Ferragioli et Sébastien Piron donnent vie aux protagonistes de ce conte cruel. Si les peluches font sourire, force est de constater que le public assiste à une terrible et fascinante descente aux enfers. Tous deux sont exceptionnels dans leur intention de jeu, et le texte de Carly Wijs est un énorme coup de cœur.
Et une création en devenir
Fruit de la collaboration entre la Sabam et le Théâtre Transversal, l’un des textes sera porté au plateau. La proposition a été faite au metteur en scène Enzo Verdet (Compagnie A Divinis) et ce dernier a retenu particulièrement Garçon de Carly Wijs. On espère que ce projet pourra se réaliser dans un futur proche.
Laurent Bourbousson
Crédit photo : Laurent Bourbousson – Photo de couverture : comédien·ne·s, auteurices réuni·e·s sur le plateau du Théâtre Transversal lors de la dernière lecture.
Les rencontres de la Sabam se sont tenues du 1er au 3 octobre 2026 au Théâtre des Doms (1er octobre) et au Théâtre Transversal (Avignon).