FDA26 : Benjamin Clementine envoûte la Cour d’honneur
Il y a des concerts que l’on n’oubliera jamais ; celui de Benjamin Clementine dans la Cour d’honneur du Palais des papes d’Avignon restera haut dans le classement des moments uniques et sublimes d’une vie. Une voix qui électrise et, se faisant poème, chatouille l’âme.
Passé d’artiste remarquable dans les couloirs du métro parisien à artiste incontournable parcourant les scènes internationales les plus prestigieuses, l’auteur-compositeur-interprète Benjamin Clementine a connu quelques sorties de route et d’autres moments de solitude qu’il aborde d’ailleurs en préambule d’une de ses chansons, précisant qu’il l’a écrite dans une chambre d’hôtel après que femme et enfant sont partis, n’ayant plus rien. Il faudrait d’ailleurs se demander si ce dépouillement, cette urgence, ces moments de chute, de mise en danger ne sont pas les plus propices à sa création et pour le cerner.
Dimanche soir, dans la moiteur d’une nuit nourrie des épuisements de chacun, arborant un long manteau à même la peau, pieds nus, Benjamin Clementine arrive sur scène à reculons. Rien ne semble lui convenir, du coussin de son haut tabouret qu’il convertit en doudou consolateur au manager peu réactif à lui fournir un foulard pour discipliner ses cheveux pris dans la brise du soir. Pas le temps de se demander s’il fait sa diva que nous voilà envoûtés par les premières notes jouées sur son imposant piano blanc, cerné d’un grand halo lumineux, transpercés par cette voix si singulière qui touche directement le cœur. Il propose de revenir aux fondamentaux, « back to basics », et entame un des titres phares de son premier album « At Least for Now », sorti en 2015 ; nous sommes prêts à le suivre jusqu’au bout de la nuit.

Parce que tout bascule, tout s’efface derrière cette voix incroyable qui a les vibratos de tous les registres émotionnels de la vie, les nuances vocales de toutes les facettes de l’âme humaine. Ses variations mélodiques, puisées aux portes de l’enfer, remontent en caresses divines frisant l’extase. Ils le furent, en extase, les 2 000 spectateurs du festival, confondus, happés par la grâce nonchalante d’un homme seul sur le grand plateau de cette Cour d’honneur où tant d’artistes gigantesques se sont succédé et dont la seule présence charismatique, humaine, désespérée occupe naturellement l’espace. Seulement accompagné d’une scénographie simple et très réussie de jeux de lumières psychédéliques projetés sur le sol et tous les murs de la Cour d’honneur, il n’occupe pas le centre : il habite le lieu. Il fait vibrer, dans sa voix si souvent comparée à celle de Nina Simone, toutes les tragédies, les noirceurs du monde, comme dans « Cornerstone ».
Comme un rêve. Pas un téléphone portable ne filme le concert, pas un mot dans les rangs : tout le monde est en apesanteur. Seul l’auteur de tous ces émois ne semble pas satisfait de ce qu’il propose pour ce rendez-vous unique dans ce lieu mythique, jusqu’à ce qu’il fasse voltiger ses lunettes noires et se rapproche des spectateurs. Jouant et riant avec eux, glissant dans un registre plus confidentiel, nourri de longs moments de discussion, il redevient lui-même. « Condolence », repris par le public.
L’Orchestre national Avignon-Provence aux côtés de Benjamin Clementine
À la moitié du concert, huit musiciennes de l’Orchestre national Avignon-Provence, qu’il n’a pas présentées et que nous présentons ici : Pauline Dangleterre au violon, Marie-Anne Morgant et Teresa Martinez à l’alto, Barbara Le Lièvre au violoncelle, et quatre vents à sa gauche — Victoria Creighton à la flûte, Diane Chirat-Battello au hautbois, Mio Yamashita à la clarinette, Mathilde Dannière au cor — le rejoignent sur scène. Partitions collées au sol, vêtues de blanc, elles jouent même à même le sol, nymphettes autour du dieu. Elles font résonner tout le lyrisme d’« Adios » et chaque son que Clementine puise dans la musique classique. Lui qui croit aux fantômes, il a convoqué des anges. Les bruits d’oiseaux ou autres animaux étranges imités par les spectateurs, avec lesquels Benjamin Clementine a joué, ont rajouté un côté énigmatique à ce moment suspendu.
Cet homme-là, même contrarié, ne fait pas dans le minimum syndical en enchaînant les titres sans se soucier des personnes qui sont venues le voir ; non, il cherche la rencontre. Dans ce « back to basics » résonne peut-être aussi un retour au contact direct du temps où il jouait dans le métro, retour à une place d’artiste plutôt que de machine à tournées.

Beaucoup se sont interrogés sur la présence de ce « manager » qui vient sur scène en plein concert, sans aucune retenue, filmer avec son portable l’artiste et les musiciennes, se plaçant au plus près d’eux, dos au public, ignorant que sa présence puisse être une intrusion irrespectueuse dans un spectacle en cours. Est-ce la suprématie d’un staff de tournée ? Une dénonciation des pressions des réseaux sociaux ? Le mystère restera.
L’auteur-compositeur, chanteur et pianiste de nationalité anglaise et d’origine ghanéenne s’offre un dernier tour de scène avant d’arrêter. Il a fait l’immense cadeau au Festival d’Avignon non seulement du meilleur, mais surtout du plus vrai de lui-même. Au-delà des artifices, il a partagé un temps volé aux contraintes, au réchauffement climatique, aux guerres… et à la bêtise.
« I Won’t Complain » — “I’m sending my condolence to fear / I’m sending my condolence to insecurity” (« J’envoie mes condoléances à la peur, j’envoie mes condoléances à l’insécurité »). Un message que Tiago Rodrigues ne peut que partager. Et qui se finit en chanson fusion avec le public qui, en plus d’aider à la traduction, devient chœur avec un « Rien n’est fini — tout finira par aller bien » des plus convaincants. Deux heures après, la lune se dit qu’elle a fait briller un diamant pur dans la Cour d’honneur, et le public qu’il a pu le porter toute une soirée.
Marie Anezin
Crédit photo : ®Christophe Raynaid de Lage
Sir Introvert and the Featherweights – Benjamin Clementine en concert a été vu ene concert le dimanche 19 juillet dans le cadre du Festival Avignon.
Magnifique texte. Bravo. C’est tout à fait ça.