Interview : Sylvain Bouillet pour Des Gestes Blancs

Fin de suivi de création pour Des gestes blancs de Naïf Production, qui sera présenté les vendredi 2 et samedi 3 mars, dans le cadre du festival Les Hivernales (photo ci-dessus : Anne Breduillieard). L’occasion de faire le point avec le chorégraphe Sylvain Bouillet sur son travail, débuté avec des ateliers pères-enfants, il y a un an et demi.

Atelier pères-enfants ©Thomas Bohl

Vous avez animé 10 ateliers, depuis la saison 2017-2018 jusqu’à présent, qui étaient des laboratoires pour votre création. Comment les avez-vous traversés ?
Si je commence par les frustrations, j’ai l’impression d’avoir lancé des choses et de ne pas les avoir finies. J’aurais souhaité partager, avec le public, ce que nous avons vécu, avec les papas et enfants, durant ces ateliers. Ceci n’a pas pu se faire car il y a eu des désistements de dernière minute. Ceci m’a questionné sur la façon dont le suivi des ateliers s’est fait, sur la notion d’engagement aussi. Est-ce que, si je les avais menés avec des mères, cela aurait-il été différent ? Je me pose réellement la question.
Ensuite, sur le plan personnel, ce fut de véritables rencontres. Certains pères sont devenus des amis. Sur le plan relationnel, nous avons tous vécu des moments de joie. Ces ateliers ont permis d’ouvrir des relations de jeu entre adultes et enfants, que l’on a peu l’occasion de vivre lorsque l’on est dans la vie quotidienne. Des pères m’ont dit qu’ils recherchaient ces moments.

Atelier pères-enfants ©Thomas Bohl

Toute cette histoire est positive. Ça a nourri mon écriture et mon jeu avec Charlie, même si ce n’est pas vraiment identifiable. Cela m’a permis de creuser des pistes de réflexion pour cette création.
Maintenant, je vais m’emparer de ces ateliers et les proposer dans d’autres lieux et les faire évoluer, les proposer en parallèle du spectacle. Ce qui m’intéresse est la question de l’intergénérationnel dans les ateliers. Il y a quelque chose qui désinhibe les adultes. C’est vrai qu’au début, les adultes ont des filtres, alors que les enfants pas du tout. À un moment, on est tous égaux dans les ateliers, les propositions des enfants sont aussi importantes que celles des adultes.

Il y a un an et demi, au début du processus de création, l’idée était cette envie de partager ce moment sur scène avec votre fils. Comment l’écriture a-t-elle évoluée au fil de ce temps ?
En décembre dernier, il y a eu ce que j’appelle le gros de la dernière résidence qui était le résultat de mes réflexions. Le but de ce moment-là était d’avoir un squelette d’écriture avec les agencements. C’était la première fois que je convoquais toute l’équipe.
Mon questionnement était double : le travail sur la matière avec Charlie, un après-midi par semaine, et comment exposer ceci. Sur ce point, j’avais besoin d’en discuter avec Sara Vanderieck, la conseillère artistique, et Lucien Reynès, à la dramaturgie.
Auparavant, nous avions présenté, avec Charlie, une première étape à Montpellier. Nous étions en frontal et Charlie éprouvait la matière devant un public pour la première fois. La lumière-néon du studio de répétition était assez froide. Le début a été un peu difficile pour Charlie mais une fois qu’il était lancé, je savais que je pouvais compter sur lui, qu’il était au rendez-vous des moments que l’on s’était fixé.
Lorsque nous sommes revenus à Avignon, j’ai fait un déroulé à Sara et Lucien d’où on en était. La trame que je leur avais préparée leur convenait. Nous avons travaillé le rythme. On a fait un travail autour de l’atmosphère de nos matières. Je voulais travailler sur des préludes, ce qui convoque l’enfance pour moi, et inclure la voix de Charlie. Pauline Guyonnet, à la création lumière, et Christophe Ruetsch, à la création musicale, ont trouvé leur place et ont nourri la réflexion.
À l’intérieur de tout ça, beaucoup de choses reposent sur notre relation, à Charlie et moi. Et c’est l’enjeu de cette proposition. Il ne fallait pas tomber dans le piège d’une succession de scènes.
Je trouve que la chose la plus forte du trajet que nous avons fait, est la place qu’a pris Charlie, comment il a évolué, avec sa sensibilité. Il joue sans filtre et c’est à moi d’accepter cela. Même si je voudrais être plus exigeant sur le rythme et la précision, il faut que je sois vigilant à ne pas être trop insistant et user la spontanéité de la proposition.

Charlie Bouillet et Sylvain Bouillet ©Anne Breduillieard

Comment avez-vous travaillé avec Charlie pour le mettre en confiance ?
J’avais beaucoup de réserve à Montpellier. Par la suite, avec toute l’équipe, nous avons créé un contexte qui préserve notre relation au plateau. La lumière est un filtre et l’ambiance musicale le porte.
C’est en donnant des indications claires à Charlie que j’ai trouvé des combines pour le libérer durant la proposition. On est rassuré sur la solidité de certaines scènes.
Je sais que chaque représentation sera très différente. Je ne sais pas quel avenir aura cette proposition. Je pense que l’on ne recevra pas de la même façon le spectacle si on connaît la relation adulte – enfant, c’est-à-dire grand-père, tante, oncle, grand-mère, avec un enfant.

Est-ce que cette proposition pourrait voir le jour avec un autre enfant ?
Je me pose vraiment la question de proposer cette forme avec un autre enfant, et jusqu’où c’est reproductible, combien de temps faut-il à l’enfant pour apprendre la matière…
Il y a également l’enjeu de comment transmettre la partition et de comment donner confiance à un enfant pour aller sur un plateau pendant 45 minutes. C’est quelque chose que j’aimerais tenter : sur 10 répétitions, comment cela se passe-t-il ? Ce pourrait être une évolution future du projet initial.
J’aimerai tenter, avec les structures qui nous accueilleront, d’inviter dans le public des duos adulte-enfant pour vérifier que ce qui se joue sur scène trouve discussion après le spectacle.

Vous avez dit que vous ne saviez-pas comment aller vivre, par la suite, cette proposition. Est-ce que c’est un spectacle que vous souhaitez tourner ?
Oui, mais jusqu’à un certain seuil. Je ne sais pas si la curiosité que l’on porte au sujet va susciter une tournée. Toutes les questions concrètes liées à l’absence de Charlie à l’école ne me font pas peur.
Une petite tournée serait une belle aventure à vivre. Je ne cherche pas à faire 150 dates avec Des gestes blancs, mais je souhaiterais que ce soit partagé. Ce projet convoque un public particulier en raison de sa thématique.

L’idée première pour la présentation de Des gestes blancs était de travailler sur la proximité plateau-public. Est-ce toujours le cas ?
On s’est aperçu que sur cette forme, il fallait une proximité avec le public. Il ne faut pas que l’on en soit éloigné. L’idée est d’avoir un arc de cercle autour de nous.
Ce qui est beau est de voir la relation, les petits gestes, la spontanéité. Si on est trop loin, il y a des choses qui se perdent. C’est intéressant de voir la proposition dans un autre angle que celui d’être en frontal. La forme pourrait se jouer hors scène, pas forcément dans des théâtres, plutôt dans des lieux de vie. Il faut veiller à donner une dimension très humaine à cet objet et non spectaculaire.
Cette proposition ne s’adressera pas à des enfants de moins de 8 ans, car j’ai peur que l’attention du public enfant ne tienne pas sur la durée et que cela déconcentre Charlie.

Quels sont les projets de Naïf production ?
Cette année, nous avons proposé, dans le cadre du festival Les hivernales, deux tentatives : La Chair a ses raisons de Matthieu Desseigne et Des Gestes Blancs.
Le fait d’être plusieurs dans la structure permet d’accompagner les projets avec des rôles différents pour chacun, c’est très fécond. On développe l’intelligence collective. Nous sommes différents, mais complémentaires. Nous n’avons pas épuisé nos envies et nos manières de travailler.
En ce qui concerne Lucien Reynès, il va danser dans le quintet de Matthieu. Il a un projet que nous allons le définir davantage. Il le créera sur la saison 2019-2020. Nous serons tous les trois au plateau avec d’autres interprètes, mais ce sera lui qui sera à l’initiative de ce projet.

Propos recueillis par Laurent Bourbousson.

Des gestes blancs est à découvrir dans le cadre du Festival Les Hivernales, vendredi 2 et samedi 3 mars 2018 à 16h00, à la Chapelle des Pénitents Blancs. Renseignements : 04 28 70 21 82.
Chorégraphie : Sylvain Bouillet / Interprétation : Charlie Bouillet et Sylvain Bouillet / Musique : Christophe Ruetsch / Lumière : Pauline Guyonnet / Dramaturgie : Lucien Reynès / Conseil artistique : Sara Vanderieck