ITW : Alain Timár : Lorsque je m’empare d’un texte, je ne fais pas dans la demi-mesure

5 mars 2017 /// Les interviews

Alain Timár présentera, la semaine prochaine, sa nouvelle mise en scène, Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès. Si l’évocation de Bernard-Marie Koltès suggère aux amateurs de théâtre des images, des sensations, pour le metteur en scène, c’est tout un univers qui se met en place, dans lequel il invite le spectateur à pénétrer. Interview.

Les créations d’Alain Timár sont attendues, chaque année, avec la même envie, la même joie, par l’ensemble du public du Théâtre des Halles, l’un des théâtres à l’année d’Avignon qui offre sa création en saison, pour être reprise lors du Off, en été.
Attendues, donc, car elles sont toujours prometteuses d’une rencontre avec un texte, un auteur et une mise-en-scène dans laquelle les arts plastiques sont toujours présents, l’un des savoirs faire du metteur en scène.
Cette année, Alain Timár s’attaque, pourrions-nous dire, à un des auteurs phares, emblématiques, du théâtre contemporain, Bernard-Marie Koltès.
Mais avant l’interview, je suis invité à découvrir le décor en construction. C’est dans une sorte de hangar désaffecté, où la nature commence à reprendre ses droits, que nous nous retrouvons. Une atmosphère particulière se dégage de ce lieu et invite à la projection.
Il est temps de nous entretenir !

Laurent Bourbousson : Alain Timár, nous sommes à quelques jours de la première de Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès. Pouvez-vous nous dire ce qui a animé ce choix pour votre nouvelle création ?

Alain Timár : Je crois qu’à des périodes régulières, il faut s’attaquer à de grands classiques contemporains. Cette pièce est à la fois emblématique et classique. Emblématique car elle a marqué son époque, avec la création de Patrice Chéreau (ndlr 1987), que tous les amateurs de théâtre ont en tête, et quasi classique, de par son écriture, avec une maîtrise de la langue et de la ponctuation tout à fait exceptionnelle. Lorsque je me suis aperçu que la ponctuation, t’elle qu’elle était utilisée avait une importance, j’ai demandé aux comédiens d’apprendre le texte avec la mémoire de la ponctuation, d’avoir un respect absolue de celle-ci. Il y a des phrases qui font 15-20 lignes et afin que le texte puisse s’entendre, il faut rendre cela audible. Donc, ça passe d’abord par une première mémoire et un premier respect de la ponctuation. On ne peut pas casser la ponctuation. Je comprends que Koltès, lui-même, fut été très attentif à ce que les acteurs respectent cette ponctuation.

L. B. : Vous venez de citer la mise en scène de Patrice Chéreau. Même si celle-ci est éloignée de nous, n’y-a-t-il pas une certaine appréhension à monter ce texte ?

A. T. : Je n’aurais pas monté cette pièce, 2 ans après sa création par Patrice Chéreau. Depuis, cette pièce s’est ancrée dans le paysage du théâtre contemporain, et un metteur en scène peut se confronter à des classiques de cette nature. Cette pièce fait partie de notre répertoire. Elle est dans notre tête et je l’ai dans ma bibliothèque. Je n’aurai pas monter cette pièce si je n’avais pas rencontré les 3 protagonistes qui me semblaient correspondre tout à fait à la mise en scène et à la vision que j’avais de cette pièce.
Mais, c’est tout à fait cela, vous avez mis le doigt sur cette appréhension, la crainte, la peur… Est-ce de l’orgueil, de l’ambition mais avec beaucoup d’humilité, d’avoir voulu mettre en scène cette pièce là ? C’est surtout que j’ai de bonnes raisons car j’estime pouvoir apporter quelque chose, en respectant l’écriture de Bernard-Marie Koltès. J’ai cette ambition et après au spectateur de dire si je suis arrivé à mes fins.

L. B. : Cette ambition, dont vous faites allusion, ne repose-t-elle pas aussi sur l’extrapolation que vous pouvez faire de la pièce, sur notre société ?

A. T. : La pièce raconte l’histoire d’une rencontre tout à fait particulière, originale, extraordinaire entre ces deux êtres, ces deux hommes. Et par le biais de l’écriture de Koltès, cette rencontre basée sur le désir, nous amène à réfléchir sur la condition humaine et sur la société.
Je crois que la mise en scène demande à être au plus près de l’histoire afin qu’elle soit audible et lisible pour les spectateurs. Ils doivent être attachés, du point de vue de l’émotion, à la rencontre de ces deux êtres, et en même temps, il est nécessaire que le spectateur entraîne toutes formes de réflexions, de rêveries, sur la condition humaine, sur notre société et sur l’humanité, de toute évidence.

L. B. : Vous avez insisté sur le fait que si vous n’aviez pas rencontré les 3 protagonistes de cette aventure, vous n’auriez pas monté ce texte. Alors que ce texte est un dialogue entre deux personnes, vous avez fait entrer dans la distribution un troisième personnage. Pouvez-vous nous parlez de cette distribution et de l’apparition de cette tierce personne ?

A. T. : Paul Camus, Robert Bouvier et Pierre-Jules Billon, font partie de la distribution.
Paul Camus, en plus d’être un compagnon de route du Théâtre des Halles (ndlr il était dans la distribution de Ô vous, frères humains, 2014, mes Alain Timár), est un être d’exception d’un point de vue de sa présence et de son talent. Robert Bouvier, est un comédien qui oeuvre en Suisse. Nous l’avons reçu à plusieurs reprises au théâtre et il était présent lors du dernier festival, lumineux dans son François d’Assise. La réunion de ces deux acteurs était la possibilité pour moi d’aborder cette pièce avec une très grande exigence du point de vue de leur jeu. Lorsque j’ai relu cette pièce, et que je pensais à Paul Camus et Robert Bouvier, je n’arrivais pas à exclure de mon imaginaire la présence d’un musicien, d’une part, et d’un instrument, qui était la batterie. J’ai essayé d’imaginer la batterie avec son côté frappé et frotté. Cela crée des climats. Comme si la batterie avait la vocation d’un monde intérieur. Pour moi, cette pièce est une sorte de trilogue.
Mon choix s’est porté sur Pierre-Jules Billon, un musicien que je qualifierai de remarquable. Il a beaucoup joué avec Eugène Durif. Les 3 réunis ont composé le trio que je souhaitais pour ce spectacle.
Un metteur en scène, en général, fait très attention à la distribution, car une très belle distribution représente la moitié du travail déjà réalisé. L’intuition, que le metteur en scène a, peut s’avérer juste. Avec eux, je pense que je ne me suis pas trompé. A la fois, d’un point de vue artistique, je les connaissais et je savais de quoi ils étaient capables, et au niveau de la rencontre humaine, il y a une alchimie formidable. Ils sont complices et sérieux au travail, sans se prendre au sérieux. C’est très agréable de travailler avec des personnes de cette qualité là.

L. B. : Est-ce que chacun des 3 protagonistes est arrivé à vous étonner ?

A. T. : Bien sûr. La position du metteur en scène est complexe car il est à la fois dans une sorte d’obsession, quasi cauchemardesque de son univers, persécuté par des images, des sons, mais en même temps, il faut être très à l’écoute car l’humain étonne toujours, si on sait l’écouter et le regarder. Et effectivement, il a fallu plusieurs fois que tende l’oreille, et que j’ouvre mes yeux pour me dire, là il a raison, là c’est ce qu’il faut faire. C’est ce travail de dialogue, de dialectique, qui fait que le projet avance dans le bon sens et que le rêve puisse se réaliser.

L. B. : Votre décor, qui est réaliste, a ce côté onirique avec le jeux de lumière. Est-ce une invitation au fantasme ?

A. T. : Comme vous le savez, je suis scénographe avec une âme de plasticien. L’univers scénographique, qui s’est imposé, a été un hangar désaffecté, un lieu hors du temps de la ville, hors de l’espace, et ce no man’s land me semblait être le lieu de l’action de cette pièce, avec ce souhait : ne pas avoir un décor abstrait, être dans le réalisme, voir même le naturalisme. Je souhaite que le spectateur ait le sentiment d’être présent dans cet hangar.
Le mot est très juste, lorsque vous parlez de fantasme. Il y a le phénomène catharsis. Il faut que le public s’empare d’un personnage, ou des deux, ou de l’ensemble, et que ce phénomène fasse fantasmer le public sur son histoire personnelle, ou sur l’histoire de quelqu’un qu’il connaît.

L. B. : Si je vous dis que chacun de nous est le dealer de quelqu’un, que répondez-vous à cela ?

A. T. : On peut rentrer dans la thématique de la pièce. Il y a deux aspects dans cette rencontre. On pourrait la qualifier de transaction commerciale puisque le dealer dit, Si vous marchez dehors, à cette heure et en ce lieu, c’est que vous désirez quelque chose que vous n’avez pas, et cette chose, moi, je peux vous la fournir. L’intelligence du texte de Bernard-Marie Koltès est de ne pas nommer cette chose. A partir de là, il y a multiples sens qui peuvent s’ouvrir. Et puis, on voit bien qu’autour de cette transaction commerciale, dans ce lieu improbable, il y a aussi l’attraction d’un être par rapport à un autre, il y a ce désir de l’autre. Par quoi passe ce désir ? Là aussi, Bernard-Marie Koltès n’agit pas en dialecticien, il ne donne pas de réponse mais il nous donne des pistes.
Autant la transaction commerciale que cette notion de désir engagent chez le spectateur une rêverie personnelle, vers une réflexion sur la condition de notre société. Lorsque deux êtres se rencontrent, il y a un échange. Deux êtres qui s’entendent, qu’est-ce qu’il se passe au niveau de la rencontre ? On se retrouve avec un champ d’émotions et de sensibilité extrême qui est formidable à traiter.

L. B. : Vous parlez, de cette création, avec gourmandise.

A. T. : Je ne peux surtout pas travailler dans la détestation, le supplice, le découragement. Il faut que je travaille à une mise en scène qui engrange de la passion, ce qui peut être redoutable parce la passion est exigeante. J’aime que toute l’équipe soit dans cette chose là. Lorsque je m’empare d’un texte, je ne fais pas dans la demi-mesure car je n’aime pas être dans la demi-mesure.

Propos recueillis par Laurent Bourbousson

Photo : ©David Mignerat

Dans la solitude des champs de coton de Bernard-Marie Koltès, mes et scénographie Alain Timár.
Création du 9 au 12 mars 2016, au Théâtre des Halles, Avignon.
Tarifs : 21 – 5 €
renseignements : 04 90 85 02 38
Assistante à la mise en scène Lee Fou Messica assistée de So Hee Han, musique Pierre-Jules Billon
Avec Robert Bouvier, Paul Camus et Pierre-Jules Billon (batterie)