[ITW] Redwane Rajel, le théâtre à fleur de peau

30 septembre 2025 /// Les interviews
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Cet homme, c’est Redwane Rajel, l’homme aux deux vies, celui qui renaît « endeuillé de sa vie d’avant« . À l’ombre du réverbère raconte « le parcours atypique d’une vie où le théâtre a entraîné la résilience ». 
Aujourd’hui, Ouvert aux publics est heureux de voir renaître ce projet sur les planches pour une tournée qui débute le 30 septembre au Théâtre des Bernardines à Marseille et qui s’achèvera à Argenteuil le 30 mai 2026.

Redwane Rajel, l’homme aux deux vies

En guise de première question, celle-ci sera simple Redwane, peux-tu faire le pitch de ta pièce ? 
Le pitch de cette pièce… C’est l’histoire d’un homme qui se retrouve en détention, suite à un accident, qui raconte à la fois la violence carcérale et, grâce à des flashbacks, sa vie d’avant. Il raconte surtout sa découverte du théâtre en prison et la difficulté de créer des spectacles en milieu carcéral.

Quand on lit des articles sur la pièce, on te présente souvent comme l’homme aux mille vies. Pour ma part, je dirais simplement que tu es l’homme aux deux vies. Il y a celle d’avant avec ce qui t’a amené en prison, et celle d’après. Est-ce que tu es d’accord avec cette idée des deux vies ou est-ce que pour toi, c’est plus l’idée d’avoir eu mille vies ? 
Ce que tu dis me touche énormément. En réalité et rétrospectivement, j’ai réalisé que j’avais fait le deuil de ma maman en prison. Et donc, il y a la vie avant le deuil et après le deuil. Donc oui, ce n’est pas faux.
C’est vrai que j’ai grandi avec une maman très, très fragile, qui était en psychiatrie très tôt, dans mon enfance. Cela a été très compliqué, malgré tout. J’ai eu mille vies pendant qu’elle était encore en vie, et ça, c’est vrai. Et quand je suis rentré en prison, je n’avais toujours pas fait mon deuil. Oui, je pense qu’il y a ces deux vies. Oui, c’est cohérent. 

Il y a un mot qui me vient à l’esprit quand je repense à ta pièce, c’est « rédemption ». Je trouve qu’il fait sens quand on te voit sur scène. Est-ce que tu es d’accord avec ce mot ? Et si non, en aurais-tu un pour décrire ce que raconte À l’ombre du réverbère
La rédemption, oui et non à la fois. Je m’explique. Comme je le dis souvent, je suis certain d’être un miraculé de l’univers carcéral. Il ne faut pas oublier que la majorité des détenus retournent en prison ou meurent une fois dehors. 
J’ai eu la chance de rentrer avec des outils à 38 ans et cette rédemption, dont tu parles, je suis allé la chercher. J’avais quand même une vie qui m’a forgé, je travaillais, et donc je suis allé la chercher. Ce n’est pas le théâtre qui m’a sauvé, c’est moi qui me suis sauvé par le théâtre. 

L’univers carcéral, l’univers impitoyable

Nous allons parler de ton parcours qui est atypique, en reprenant le mot du flyer. C’est un parcours dingue je dirais. À 19 ans, tu es militaire au 3e régiment de parachutistes d’infanterie de marine ( 3e RPIMa) ; à 29 ans, dans la Légion étrangère et à 38 ans, tu es incarcéré. Tu vas y rencontrer le théâtre. Ton parcours au sein de la prison est assez dur à entendre et par tes mots, on s’aperçoit des problématiques carcérales en France. Effectivement, À l’ombre du réverbère parle de ces problématiques qui sont encore réelles et qui s’amplifient de jour en jour. Est ce que tu peux nous parler de celles-ci ? 
Comme je te le disais tout à l’heure, la prison est un univers tellement violent, tellement bruyant que j’ai eu la lucidité ou pas de vouloir m’isoler. J’ai été en isolement suite à une agression qui a été très très violente. Dans mon malheur, j’ai eu la chance de me retrouver seul en cellule.
Les problématiques en prison viennent de la surpopulation carcérale. Comment le détenu peut prendre conscience de ce qu’il a fait, de la faute qu’il a commise ? Comment peut-on faire un travail sur soi-même en se retrouvant à trois, quatre par cellule, avec des matelas par terre ? Comment évoluer dans un environnement très violent ou c’est toujours la loi du plus fort, alors que la prison devrait nous enseigner à être tous sur le même pied d’égalité ? Voilà les problématiques de la prison, la violence carcérale, la surpopulation et la promiscuité qui empêche de tirer un enseignement seul, face à soi-même. Pour ce dernier point, cela est un droit et en France et on n’a toujours pas réussi à l’établir.

Tu parles de promiscuité, de violence en milieu carcéral. Tu découvres quel genre de population quand tu y es ? 
En détention, j’ai pu constater que la population est composée en grande majorité de personnes fragiles qui sont en bas de l’échelle de la société. Ce sont 80 à 90 % de personnes qui sont très très très fragiles. Il y a énormément de personnes qui devraient se retrouver dans un hôpital psychiatrique mais une vie en prison coûte 200€ par jour, alors que dans un hôpital psychiatrique, c’est 800€. Il y a énormément de personnes qui ont des problèmes d’addiction, de drogue, d’alcool, et qui se retrouvent en prison et on ne les soigne pas. Si en prison, on veut se droguer, on peut se droguer.
Comme je te l’ai dit, il y a énormément de récidives et la majorité des comédiens avec qui j’ai joué la première fois en prison sont rentrés à nouveau ou sont morts dans des règlements de compte.
Je suis convaincu qu’il faille vraiment repenser la prison, comprendre que le châtiment ne sert à rien, comprendre qu’il faudrait réfléchir à des mesures pour rendre meilleurs les détenus à leur sortie de prison car tous ne rentrent pas avec des outils.

Tu évoques les récidives des personnes avec lesquelles tu as pu jouer en prison. En ce qui te concerne, s’il n’y avait pas eu le théâtre, est-ce que tu aurais pris le même chemin qu’elles ? 
C’est possible… c’est possible, parce que la sortie de prison est très très très très très dure. On ressort avec rien.
Certains sont des délinquants à vie, ils rentrent, ils ressortent, ils rentrent à nouveau… Ils ont leurs propres raisons d’être arrivés à cela. Je pense que cela nous dépasse. Les problèmes sont plus profonds et sont des problèmes sociétaux. La plupart d’entre eux sont en bas de l’échelle et jamais je ne jetterai la pierre à quelqu’un qui vend de la drogue, parce que quand on se retrouve dans des quartiers où il y a des rats partout, ou bien dans des familles isolées, c’est plus difficile d’avoir une vie honnête. Attention, je ne dis pas que c’est une excuse mais quand on n’a rien dans le frigo, quand on n’a rien à manger, qu’on voit sa mère pleurer, faire des ménages ou pas parce qu’elle est au chômage, je dirais que la pauvreté éclate les familles. Il ne faut pas se tromper d’ennemis. Pour moi c’est la pauvreté qu’il faut combattre. Donc si vous voulez, quand on sort de prison, on se retrouve dans une précarité telle que c’est facile de glisser dans la délinquance. Donc, je ne jetterai jamais la pierre à qui que ce soit. 

Tu te retrouves en prison et là, tu découvres le théâtre. C’est quoi qui t’anime au début de cette aventure-là ?
C’est une rencontre humaine avec William, un détenu, qui jouait le rôle principal dans Hamlet, mis en scène par Olivier Py. Je parle de lui dans À l’ombre du réverbère.
William est une personne très, très sensible. Il était rentré en prison pour un fait très grave et avait des problèmes d’addiction.
C’est grâce à cette personne que j’ai fait du théâtre, parce qu’il me touchait, il était très sensible. Il m’a convaincu de faire du théâtre en me disant qu’il fallait que je le fasse pour mes enfants. C’est grâce à lui que j’ai fait le premier pas dans cet atelier de théâtre. Faire du théâtre m’a fait du bien, c’est un exutoire. Il y a énormément de catharsis, ça faisait du bien d’extérioriser des sentiments. Et puis, avec les textes, ça nous faisait voyager. Je veux dire, en racontant un texte, on se retrouvait dans la Grèce Antique, ou en Écosse, c’était partir en voyage de soi-même. C’est ce qui m’a fait accrocher avec le théâtre. 

Le théâtre, une fenêtre ouverte sur le monde

Les pièces que vous jouez en prison sont des textes durs dans lesquels la violence est omniprésente. Quel rapport l’ensemble des détenus avait avec ces pièces-là ? Est-ce qu’il y a des rôles où vous vous dites “non mais je ne peux pas jouer ça parce que j’ai l’impression de me voir” ? Comment prendre de la distance avec ces rôles ?
Il y a un petit épisode dans la pièce où je parle de cela. J’ai joué Xerxès dans Les Perses d’Eschyle, Créon dans Antigone, MacBeth… Un jour, je vais voir Olivier, je lui demande : « pourquoi tu me fais jouer uniquement des tyrans ? »
Olivier me répond : « si tu joues bien les méchants, c’est que tu les as bien observés, c’est que tu es un gentil, sinon tu les jouerais gentils. »
Peut-être qu’il a raison… Dans tous les cas, les pièces que l’on a pu jouer en prison faisaient sens avec ce que l’on vivait en détention. Toutes ces pièces parlent d’humanité en réalité. 

Il y a eu les pièces en prison, avec Olivier Py, et celles d’après avec Joël Pommerat. Comment s’est faite cette rencontre ?
Ma rencontre avec Joël s’est faite après avoir joué dans Hamlet à l’impératif d’Olivier Py. J’étais sorti de prison.
Depuis 2014, Joël Pommerat travaille avec des détenus et c’est suite à la libération d’un de ces comédiens Jean Ruimi qu’ils se promettent de continuer le théâtre après la prison. Joël avait compris qu’il ne suffisait pas juste de donner du travail à des anciens prisonniers mais qu’il fallait les accompagner aussi.
J’ai rencontré Joël et j’ai joué dans Amours (2), la recréation de cette pièce qui avait vu le jour en 2015, lorsque Jean était détenu. La compagnie Louis Brouillard est vraiment une grande famille. J’ai eu la chance de rentrer dans cette grande famille. Je tiens à le souligner.
Jouer dans les pièces de Joël fait sens. Il parle de l’humain, des liens entre les humains, traite des rapports sociaux et quelque part, c’était cohérent avec ce que je vivais, avec ma sortie de prison. 

Le théâtre comme nécessité

Tu rencontres deux grands metteurs en scène que sont Olivier Py et Joël Pommerat. Aujourd’hui, tu portes ton histoire sur le plateau. Qu’est-ce qui t’a amené à vouloir la raconter ?
La chance que j’ai eu, c’est d’avoir rencontré Dominique Bluzet grâce à Joël Pommerat lors de la création de Amours (2) qui s’est faite sur Marseille. Pour moi, cette pièce acte le fait de continuer de faire ce métier. 
Je n’étais pas sûr de jouer dans le Marius de Joël, parce que le rôle était attribué à un détenu qui n’était pas encore sorti de prison. Donc Joël, ne pouvait pas me donner ce rôle à la base. Je savais que je n’allais pas trop avoir de travail mais j’avais vraiment une envie viscérale de continuer à faire ce métier.
Ma rencontre avec Bertrand Kaczmarek à ma sortie de prison, grâce à Marc Rosmini, un ami philosophe, a été décisive pour la création de cette pièce. Nous nous étions promis de faire du théâtre ensemble et donc lorsque j’ai eu envie de créer quelque chose, ça a été la première personne à qui j’en ai parlé. Une fois que nous avons commencé à écrire, j’en ai parlé à Joël, puisque c’était mon patron mais un ami avant tout. Malheureusement, il ne pouvait pas vraiment s’investir totalement sur cette pièce. Cependant, il me donne des conseils et nous en parlons longuement. 
Par la suite, avec Bertrand, la personne qui s’est imposée à nous a été Enzo Verdet puisque c’était la première personne qui m’a enseigné le théâtre. Et pour moi, c’était vraiment la personne la plus légitime pour venir dans cette aventure. Nous lui avons proposé de rentrer dans un premier temps comme metteur en scène. Mais par la suite, il a participé à l’écriture. Il nous a apporté énormément. 
Une fois que nous avions bien avancé dans l’écriture, j’en ai parlé à Dominique Bluzet qui nous a suivis les yeux fermés. Je tiens à le remercier parce qu’il nous a fait énormément confiance. Ça a été vraiment une chance. 
Nous avons fait six mois de création et au bout de ces six mois, on l’a proposé au Festival Off d’Avignon. 
C’était avant tout une nécessité de passer par cette pièce, comme un instinct de survie, parce que j’avais envie de continuer à faire ce métier. Avec peut-être aussi l’envie de m’émanciper, de parler de ce thème carcéral une bonne fois pour toute. Et puis peut-être qu’après on pourra passer à autre chose. rires.

Tu présentes donc À l’ombre du réverbère en fin de saison 2024. Est-ce qu’il y a eu la peur de ne pas reprendre cette pièce par la suite par manque de dates ?  Comment un an après tu appréhendes cette reprise ?
Dans le théâtre, c’est toujours à plus un an. Nous l’avions joué au Théâtre Transversal à Avignon et avec mes engagements avec la compagnie Louis Brouillard, on ne pouvait pas ajouter de dates sur la saison 24/25. 
Rejouer un an et demi après À l’ombre du réverbère est plutôt sympa parce que la pièce a eu le temps d’infuser. On a eu le temps de réfléchir à ce qu’on voulait vraiment raconter.
Tout ce temps a permis à Enzo et moi de travailler sur cette pièce. Nous revenons avec un peu plus de maturité. On travaillera encore. C’est une belle tournée qui s’ouvre à nous. Je pense que cette pièce peut faire son chemin, puisque on parle de choses qui sont toujours d’actualité. 

Comme je te le disais tout à l’heure, pour moi c’est réellement une pièce d’utilité publique. Elle fait sens. Est-ce que l’homme de théâtre que tu es a d’autres projets enfermés dans les tiroirs ? Est-ce que tu peux nous en parler ou pas ? 
Nous avons un autre projet avec Les théâtres et Enzo Verdet pour 2026. On n’en parle pas, mais dans tous les cas, ce sera une autre aventure.
En tout cas, pour ma part, cette pièce que je porte aujourd’hui, c’est aussi une façon de m’émanciper. C’est vrai que ça nous a donné envie de travailler encore d’autres registres. J’ai tellement envie de travailler, j’ai tellement envie de découvrir d’autres textes. Il y a encore d’autres textes classiques que je veux explorer. J’ai envie de dévorer cette culture théâtrale qui est encore à portée de main. 

Propos recueillis Laurent Bourbousson
Crédit photo : © Claire Gaby

Générique

Texte Bertrand Kaczmarek, Redwane Rajel, Enzo Verdet / D’après la vie de Redwane Rajel
Avec Redwane Rajel
Mise en scène et scénographie Enzo Verdet / Collaboration artistique Hélène July / Créateur lumière Arnaud Barré / Construction décor Wolfgang Affolter, Guillaume Ledieu, Emmanuelle Venier
Remerciements à Joël Pommerat

Production Les Théâtres – Théâtre Gymnase-Bernardines (Marseille)
Coproduction La Cité Internationale de la Langue Française, Centre des Monuments Nationaux – Villers Cotterêts, Théâtre National de Nice, Centre Dramatique National Nice Côte d’Azur
Avec le soutien du Théâtre Transversal – Scène d’Avignon

Tournée : du 29 septembre au 4 octobre 2025 – reprise au Théâtre des Bernardines, Marseille / 7 octobre 2025 – Théâtre d‘Arles / 8 octobre 2025 – Théâtre des Carmes, Avignon / 15 et 16 octobre 2025 Châteauvallon-Liberté, scène nationale, Toulon / 15 novembre 2025 – Cité Internationale de la Langue Française, Villers – Cotterets / du 18 au 23 novembre 2025 – Théâtre Paris Villette / 23 janvier 2026 – Théâtre Denis, Hyères / du 27 au 29 janvier 2026 – Théâtre National de Nice / 30 janvier 2026 – Centre Dramatique des Villages du Haut Vaucluse, Valréas / du 3 au 5 fevrier 2026 – MC2 Grenoble / 30 mai 2026 – le Figuier Blanc, Argenteuil





 

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