Rencontre : en répétition avec Fatoumata Ouedraogo-Camus (Cie Atoumacela)

21 mai 2016 /// Les interviews

Les 27 et 28 mai prochains, Fatoumata Ouedraogo-Camus, de la Compagnie Atoumacela, présentera La peau d’Élisa de Carole Fréchette, au Théâtre L’Albatros, à Avignon. Coup de cœur de cette fin de saison.

Fattoumata Ouedraogo-Camus dans La peau d'Elisa

Fattoumata Ouedraogo-Camus dans La peau d’Elisa

Tout commence par un mail reçu. Je suis invité à découvrir le travail de cette jeune compagnie, en répétition, avant les dates de représentations. Quelques jours passent avant que je ne réponde. J’effectue deux-trois recherches, trouve très peu de renseignements, et décide alors de me laisser surprendre, d’entrer en terre inconnue.
Il est vrai que dans les rencontres que l’on peut faire, tout est question de temps, de bon timing, de moment. Et pour Fatoumata Ouedraogo-Camus, le moment est venu d’exister sur scène, et ce n’est peut-être pas si anodin d’avoir appelé la compagnie Atoumacela (en langue bambara, langue vernaculaire de la Côte d’Ivoire, cela signifie « le moment est venu »).
Arrivé un peu en avance à l’heure du rendez-vous, je vois se dessiner deux silhouettes dans la rue. Fatoumata Ouedraogo-Camus et Xavier Camus sont la compagnie. Après les présentations d’usage, nous voici dans le Théâtre L’Albatros. Nous entamons une discussion qui m’amène au Burkina Faso, en Côté d’Ivoire, et qui me fait découvrir le théâtre africain. Se dessinent alors les contours de son parcours de comédienne, de l’Afrique de l’ouest à Avignon, et la femme qu’elle est. Les mots qui la représentent sont force, entêtement, courage, énergie, et surtout passion. Je pense, à ce moment là, à Eva Doumbia, Chantal Loïal, Patrick Servius et à bien d’autres, à la force qu’il faut avoir pour s’imposer dans le milieu du spectacle vivant lorsque la couleur de peau et sa propre culture deviennent un facteur déterminant pour une carrière.

Le texte de Carole Fréchette

C’est par hasard que Fatoumata croise l’écriture de Carole Fréchette. C’était à 3 semaines de la présentation des travaux de fin d’études au Conservatoire d’Avignon. Une copine qui se trouvait à côté de moi pose le livre qu’elle venait de finir et je lui demande de quoi il traite. Elle me dit : « c’est pas pour toi, c’est trop fleur bleue, c’est l’histoire d’une femme, Élisa, qui doit raconter des histoires d’amour pour ne pas mourir, mais ça ne te plaira pas. » A sa lecture, j’ai senti qu’il y avait quelque chose à faire avec ce texte, cette écriture. Le problème est qu’il y a deux personnages et que j’étais trop pressée par le temps pour trouver un autre étudiant pour me donner la réplique. J’ai trouvé une pirouette pour faire exister ce personnage dans le texte.

Naissance de la compagnie

Le projet de compagnie, en sommeil jusqu’ici, se réenclenche aujourd’hui avec la présentation de ce spectacle, mais aussi avec l’idée de faire du théâtre autrement. Je travaille actuellement dans une école des quartiers périphériques d’Avignon, dans les quartiers où les cultures se croisent. L’année dernière, je me suis lancé le défi de réfléchir à la mise en place d’ateliers, afin de faire du théâtre autrement. Dans ces ateliers, je vais collecter la parole des enfants afin qu’ils se comprennent tous. Ça va être difficile mais je veux essayer. Et de fil en aiguille, je me suis dit qu’il fallait reprendre La peau d’Élisa.
Toute l’année dernière, elle a échangé avec son grand frère ivoirien de théâtre, Alphonse Démého, autour de ce projet. Il y avait une envie commune de travailler ensemble. Je souhaitais retrouver les ressorts du théâtre africain dans ce texte, et cela ne pouvait se faire sans lui. Il nous fallait travailler ensemble.
Alphonse Démého veille alors à faire prendre à la mise en scène les couleurs de son africanité. Je voulais rejouer ce texte avec toute ma culture, toute ma personnalité, telle que je suis, trouver l’équilibre entre celle qui vient de la Côté d’Ivoire et celle qui est ici. Je viens de l’Afrique, lieu de l’oralité. Pour moi, ce texte est un conte des temps modernes. Je propose un voyage. Je suis en quelque sorte griot* avec ce spectacle. Je serai aussi accompagnée par le musicien Adama Cissoko.

Une interprétation éblouissante à la mesure du personnage complexe

Fattoumata Ouedraogo-Camus dans La peau d'Elisa

Fattoumata Ouedraogo-Camus dans La peau d’Elisa

Après ce temps d’échanges, Fatoumata se lance dans sa répétition. Elle prend possession du plateau. Le temps est comme arrêté, suspendu. Il se dégage de son interprétation une certaine force qui happerait un public des plus réticents.
Le voyage qu’elle me promettait, il y a quelques minutes, prend forme. Le texte de Carole Fréchette, auteur québécoise, se retrouve à mille lieux de la projection que le public pourrait avoir. Le personnage d’Élisa lui permet de mettre en action tout ce qu’elle n’a pu faire jusqu’à présent, être vraiment la comédienne qu’elle est, en trouvant l’équilibre entre ses racines et sa vie d’aujourd’hui. Elle réussit à faire le syncrétisme de tout son environnement avec naturel.
Sur scène, la force, qui se dégageait de ses propos lors nos échanges, sert son jeu de comédienne. Elle jongle avec les palettes d’émotions et les différentes personnalités de son personnage complexe. Elle passe du chant au rire, à l’angoisse. Rien n’est forcé, tout semble inné.
Lorsque la répétition prend fin, je reste comme surpris, stupéfait, par la découverte qui m’a été donnée de vivre. C’est à un voyage émotionnel que le public assistera lors des représentations futures.
Alphonse Démého a su mettre en scène bien plus qu’un spectacle. Il donne à Fatoumata Ouedraogo-Camus l’occasion de montrer l’étendue de son savoir-faire et elle s’en trouve étourdissante de talents.
La comédienne est née, à vous de la découvrir sans plus attendre.

* conteurs, historiens, musiciens, philosophes, africains qui constituent la « mémoire vivante de l’Afrique »

La peau d’Élisa de Carole Fréchette, mise en scène de Alphonse Démého. Avec : Fatoumata Ouedraogo-Camus et Adama Cissoko. Compagnie Atoumacela. est à voir au Théâtre L’Albatros, 29, rue des Teinturiers, Avignon. 27 et 28 mai à 20h30. Réservations : 06 17 51 04 28.

Laurent Bourbousson