[VU] Un verre à soi : Claire Barrabes fait parler le vin et les silences
Sensible, oui. Mais surtout habité. Avec Un verre à soi, Claire Barrabes signe un spectacle à la frontière du récit intime et de la performance sensorielle, quelque part entre la dégustation et la confession.
En guise d’ouverture au Festival Confit ! qui se déroule jusqu’au 24 mai à La Garance – Scène nationale de Cavaillon et dans ses environs, le public est convié cette semaine à découvrir cette proposition poétique.
Accueilli dans les caves de la région, il y rencontre la comédienne Claire Barrabes et le pianiste Benjamin Pras, à la présence discrète mais nécessaire, pour une dégustation de vin qui ne sera pas – ou du moins qui ne sera pas celle qu’il attendait.
Avec son franc-parler, la comédienne conte le vin ou plutôt ce qui peut la lier à lui. La vigne et le rapport à la terre relèvent avant tout d’une histoire familiale, comme celles qui se cachent derrière les caves de producteurs indépendants. La représentation à la cave du Château de Fontségugne, à Châteauneuf-de-Gadagne, chez les frères Geren, ce soir-là, atteste du bien-fondé de ces récits de filiation.
C’est en pleine dégustation, durant laquelle le public est invité à laisser parler son âme viticole, que tout déraille. Claire Barrabes n’est plus la sommelière au langage choisi qui se dissimulait jusque-là sous ses traits. Elle redevient celle qui, enfant, courait dans les vignes avec Giuseppina, chante, et se livre à la confidence.
Le monde viticole, un monde d’hommes
Barrabes attaque frontalement : pourquoi le vin se dit-il au masculin quand il se vit aussi au féminin ? Dans les vignes, les femmes sont là depuis toujours. Dans le langage, elles disparaissent. Elle questionne la prédominance de ces termes définis par les hommes. Le monde viticole serait-il donc un monde d’hommes ? Assurément. Mais elle est là, fière de son passé comme de son présent, prête à combattre l’invisibilité à laquelle on l’assigne.
Si pour elle, « avoir le vin en bouche, c’est d’avoir un frisson« , bientôt elle entraîne le public dans une séance d’ASMR viticole à la recherche de ses paradis perdus. Un moment d’une rare sensibilité, presque une communion : chacun ferme les yeux et se laisse aller à redécouvrir des sensations enfouies.
Un monde d’invisibles
Les idées de Claire Barrabes s’enchaînent et emportent son auditoire dans un discours à portée politique, porté par la poésie nécessaire pour faire passer ses messages. La puissance de la langue française se met ainsi au service d’une cause essentielle, celle des ouvriers exploités – « travailler la terre, ça colore brun« .
Elle pointe également du doigt les dérives de la politique agricole et sa fameuse prime à l’arrachage, et invite à repenser en profondeur la grammaire du vin, largement féminisée — robe, cuisse, charpenté… — révélant ainsi la toute-puissance masculine dans l’usage de ces termes. Une forme de patriarcat qui masque le langage authentique des sensations que peut provoquer ce breuvage.
Un verre à soi est un appel à la rébellion pour faire vivre un monde viticole en mutation, parfois à l’agonie. C’est une secousse douce, un glissement. Une invitation à écouter autrement le vin, la terre, et ce qui remue dessous. Il est temps de libérer la taupe qui se cache en vous. Claire Barrabes ne nous dira pas le contraire.
Laurent Bourbousson
Crédit photo : ©Raphaël Thet
Un verre à soi a été vu dans le cadre du Festival Confit ! le 04 mai à la Cave du Château de Fontségugne, à Châteauneuf-de-Gadagne. À voir le 6 mai à Malemort-du-Comtat et le 7 à Maubec. Renseignements ICI
Générique
Texte Claire Barrabès- Mise en scène Pascal Neyron – Composition Benjamin Pras – Jeu Claire Barrabes – Piano Benjamin Pras – Costumes Sabine Schlemmer
Production Collectif sur le Pont.
Coproductions Théâtre Dijon Bourgogne CDN de Dijon, Opéra de Reims, Halle Ô Grains de Bayeux
soutenu par la DRAC et la Région Normandie, ainsi que le Dispositif FADEL et la Maison Jacques Copeau.
Le Collectif sur le Pont est conventionné par la Région Normandie et artiste associé à la Halle Ô Grains de Bayeux.
Claire Barrabès est artiste associée au Théâtre Dijon-Bourgogne – Centre Dramatique National de Dijon pour les trois prochaines saisons.
Le texte est paru aux Éditions du Quatrième Mur.