Trajal Harrell au Pavillon Noir : une traversée sensible entre Joni Mitchell et Keith Jarrett
Les notes de musique de The Köln Concert de Keith Jarrett accompagnent l’écriture de cette critique concernant la proposition de Trajal Harrell. Le danseur et chorégraphe américain, fondateur et directeur artistique du Zürich Dance Ensemble, a bouleversé le public du Pavillon Noir (Aix-en-Provence) en mai dernier et signe ainsi, notre fin de saison théâtrale avec une vive émotion qui nous permet de croire encore à l’humain.
Tout d’abord, il y a Trajal Harrell en bord de scène, à cour. Chemise blanche, pantalon noir et pieds nus, il arbore une robe par dessus ses vêtements, juste accroché autour de son cou. Il regarde impassible son public s’installer. Au centre du plateau, des banquettes de piano attendent. Puis la voix de Joni Mitchell s’élève avec My Old Man. La lumière de la salle éclaire encore les spectateurs, tandis que Harrell amorce ses premiers mouvements. Peu à peu, l’espace s’assombrit avec douceur, comme pour accompagner le basculement vers un autre monde.
Le geste se déploie, d’abord par le balancement des bras, puis par l’ensemble du corps. La robe fleurie tourne, accompagne, prolonge les ondulations. Les mouvements ronds disent la douceur d’un corps qui se libère. Avec The Last Time I Saw Richard, les autres interprètes entrent à leur tour dans la pièce. Ils et elles rejoignent Harrell par touches successives, comme pour répondre à la voix fragile de Joni Mitchell.
Manteaux en fourrure, jupes, pantalons, allures félines ou plus affirmées : les présences se transforment sans cesse sous nos yeux. La pièce construit une humanité plurielle, mouvante, queer, qui se révèle dans chaque déplacement, chaque posture, chaque regard. Les titres River et Both Sides Now préparent mentalement le public à accueillir la pièce maîtresse de la pièce : le concert cultissime de Keith Jarrett, The Köln Concert.
Le plateau devient alors un espace de circulation et de métamorphose. Assis sur les banquettes ou en mouvement, les interprètes traversent la scène comme on traverse un état intérieur. Par moments, ils et elles avancent en catwalk ; ailleurs, ils et elles forment une sorte de farandole libre, presque mythologique. Les corps vacillent, s’offrent, se retiennent, se dévoilent. Sur la musique de Keith Jarrett, chacun semble chercher sa juste place entre fragilité et puissance.
La voix du pianiste se fait entendre et témoigne de la profondeur et de la sensibilité dont les interprètes se nourrissent pour être au plateau. Rien ne paraît tout à fait joué, et pourtant tout est composition. Les interprètes traversent les accords avec une intensité bouleversante. Les larmes coulent le long des joues de certain·e·s interprètes, comme du public, et certaines lèvres esquissent un sourire pour dire leur force de vivre. Le spectacle fait émerger une émotion partagée, presque contagieuse, entre la scène et la salle.
Iels sont touchant·e·s de sensibilité et d’humanité. Iels sont le réceptacle d’identités multiples, vulnérables et puissantes, qui viennent illuminer la scène par leur simple présence d’être révélées aux yeux du public. L’émotion devient ainsi une catharsis nécessaire à notre vivre ensemble, à se regarder et ne plus se fuir, à se ressentir, à se tolérer, à se respecter pour que vive les identités multiples.
Trajal Harrell signe ainsi une pièce d’une grande finesse, construite autour d’un concert mythique et de chansons de Joni Mitchell qui ouvrent la voie à une expérience sensible rare. Il laisse une trace durable, avec cette impression simple et précieuse d’avoir approché quelque chose d’essentiel.
Laurent Bourbousson
Crédit photo : ©Reto Schmid
The Köln Concert a été vu le jeudi 28 mai 2026 au Pavillon Noir (Aix-en-Provence)
Trajel Harrall présentera Music Music au Festival d’Avignon du 22 au 24 juillet 2026.
Générique
Création 2020 – Pièce pour 7 interprètes
Chorégraphie, mise en scène, bande son, décor, costumes Trajal Harrell – Interprètes New Kyd, Maria
Ferreira Silva, Trajal Harrell, Thibault Lac, Stephen Thompson, Songhay Toldon, Ondrej Vidlar – Musique
Keith Jarrett, Joni Mitchell – Lumières Sylvain Rausa – Dramaturgie Katinka Deecke – Équipe technique de tournée Petra Kenneth, Sylvain Rausa, Stephan Wöhrmann
Équipe technique – Pavillon Noir
Direction technique Guillaume Rouan – Régie générale Michel Pellegrino – Adjoints à la régie générale
Maël Darquey, Aline Tyranowicz – Régie son Alexandre Buresi – Régie lumières Erwan Collet – Électriciens
Emmanuel Chiffoleau, Fabian Darand, Stéphane Salmon – Régie scène Eve Esquenet – Machinistes
Yves Garde, Jeanne Huchet – Costumes Nadine Galifi