Alexandra Tobelaim

3 mai 2014 /// Les interviews
Portrait d'Alexandra Tobelaim par B. Tribondeau

© B. Tribondeau

La rencontre s’est faite sur un parking. Comme pour reconquérir l’espace public. Entretien avec Alexandra Tobelaim, metteur en scène de la compagnie Tandaim, sa compagnie, qui fête ses 16 ans.

Qui est Alexandra Tobelaim ?
Rires. Alors Alexandra Tobelaim est encore une jeune femme et je suis metteur en scène.

Quel est ton parcours ?
J’ai commencé en tant que comédienne (formée à l’Ecole Régionale d’Acteurs de Cannes – ERAC), mais j’ai très vite compris que ce n’était pas ma place et qu’il fallait que je devienne metteur en scène pour m’épanouir dans ce métier. Donc, de comédienne, je suis devenue assistante de metteur en scène pour le devenir à mon tour. J’aime le côté artisan de mon métier, celui de réunir différents corps de métier, des gens avec lesquels j’ai envie de travailler. En tant que metteur en scène, il y a cette forte envie de partager avec le public un texte qui m’a ému, qui me semble important, et du coup, je mets tout en œuvre pour arriver à la représentation. C’est ce qui m’intéresse dans ce métier, même si c’est angoissant.

La Compagnie Tandaim en dates : 1998 : système ribadier / 2000 : comédie / 2002 : le boucher / 2004 : Réception / 2005 : Pièce(s) de cuisine / 2006 : ça me laisse sans voix / 2008 : la seconde surprise de l’amour / 2011 : villa olga / 2012 : Italie – Brésil 3 à 2 / 2012 : le mois du chrysanthème / 2013 : la part du colibri

Réflexion sur le métier de metteur en scène

En regardant l’ensemble de tes mises en scène, je pourrais avancer que le fil conducteur est le rapport intime, voire charnel, qui te lie aux comédiens que l’on retrouve de mise en scène en mise en scène. Es-tu d’accord avec cela ?
C’est un beau compliment, merci. Ce côté charnel vient du fait que j’aime profondément les acteurs. J’essaie en effet de travailler au plus proche d’eux, de les mettre à vif sur un plateau afin de trouver la sensibilité et l’endroit juste de leur interprétation.

Solal Bouloudnine dans Italie-Brésil 3 à 2. Photo Olivier Thomas

Solal Bouloudnine dans Italie-Brésil 3 à 2 de Davide Enia. © Olivier Thomas

Est-ce qu’il y a une envie de créer une troupe ?
Il y a ce désir, en effet. Solal Bouloudnine qui joue dans Italie-Brésil 3 à 2 vient de nous rejoindre pour les dernières représentations de La seconde surprise de l’amour. Thierry Otin et Eric Feldman, que l’on retrouve dans la distribution, ont déjà joué pour moi. Flore Grimaud, actuellement dans la distribution de La part du Colibri et Villa Olga, me faisait remarquer à la première de La part du Colibri, que nous étions ensemble sur un plateau il y a 12 ans avec la première du Boucher, d’Alina Reyes. C’est vrai qu’il y a un esprit de troupe, entre les acteurs et moi, entre eux aussi. Il y a ce plaisir partagé de travailler tous ensemble… mais c’est vrai aussi que malheureusement nous ne sommes pas une troupe permanente. Nous ne sommes pas une troupe, mais pour moi, ceux sont mes acteurs. Il y a cette envie de continuer à travailler ensemble. Ils sont dans ma tête et font partie de la compagnie, même si ils ne sont pas toujours avec nous.

 

Le rapport au texte

Les auteurs que tu mets en scène sont nos contemporains. Est-ce que tu pourrais faire une création autour de textes du XVIIe siècle, Racine par exemple ?
Cette écriture me parle. Il y a un vrai plaisir à lire Racine, à lire des vers, même si je lis plus Corneille que Racine, mais le plaisir est présent. Et étant comédienne au départ, il y a un vrai attachement à ces textes-là. Cependant, ce n’est pas cela que j’ai envie de défendre sur un plateau aujourd’hui. Je me retrouve dans l’écriture de Marivaux, car ça parle de l’amour. Si on fait une analyse de toutes mes mises en scène, tout tourne autour de cette question-là. J’ai plus envie d’être sur des écritures d’aujourd’hui. Nous sommes dans une société un peu complexe, un peu fracturée, et ce qui m’intéresse, c’est de m’adresser au public qui vient dans la salle, avec un sentiment que l’on partage tous : l’amour.

La seconde surprise de l’amour de Marivaux. © G. Voinot

En regardant ton parcours de metteur en scène, beaucoup de tes propositions sont des commandes faites à des auteurs. Comment naît cette envie ?
Pour Pièce(s) de cuisine, j’avais passé commande à 9 auteurs, sur des formes courtes. Ça venait de plusieurs raisons, mais les deux principales étaient que je les aimais particulièrement et surtout que j’osais leur demander ! C’est vrai que la commande est un acte très jouissif parce que l’on est à l’origine d’un projet, parce que l’on est avec l’auteur, parce que ça se construit, on ne sait pas ce qui va arriver, puis on va monter ce que l’auteur a écrit. Après, il est vrai aussi qu’il faut que je résiste à l’envie de le faire tout le temps car les auteurs écrivent des choses magnifiques par rapport à leurs envies, leurs impulsions, leurs désirs et que c’est bien d’être à l’écoute, à l’affût pour trouver ce que l’on a envie de monter.

Il y a une fidélité palpable dans ton travail avec les auteurs. Peut-être le plus probant est ce rapport avec Catherine Zambon, que l’on retrouve dans Pièce(s) de cuisine puis Villa Olga. Cette création que l’on peut encore croiser sur les routes, a questionné mon rapport au théâtre. C’est une pièce dans laquelle on rit, on s’amuse… Est-ce qu’il y a cette envie de t’amuser avec des textes, bien plus profond dans leur lecture qu’ils n’y paraissent, afin de fédérer le plus grand nombre autour du théâtre ?
Pour Villa Olga l’idée de départ est simple : comme nous sommes basés à Cannes, il y avait cette forte envie d’aller jouer sur la plage et de raconter des choses qui me touchent par rapport à ces Alpes Maritimes. J’ai « embringué » Catherine dans cette histoire-là parce que je n’avais pas trouvé d’auteur qui avait écrit des textes sur des choses que je voulais dire. Voilà pour la commande. Pour la pièce en elle-même, c’est une vraie comédie balnéaire, joyeuse, c’est un vrai plaisir d’acteurs aussi et on essaie d’aller à la rencontre du public avec un nouveau style, une sorte de bande-dessinée animée. On tente de toucher le plus grand nombre. Effectivement, j’aime m’amuser avec les textes, et faire rire, émouvoir, à partir d’un texte m’importe beaucoup. Cette semaine, je me rends compte (tournée Nomades-Scène nationale de Cavaillon) que j’ai un grand besoin de partager. Que l’on se retrouve dans une salle de 20 ou de 400 personnes, la notion de partage collectif est centrale. Dans nos vies, je m’aperçois que l’on ne partage presque plus rien…

Le rapport à l’espace

Comment alors partager avec le plus grand nombre ?
Il faut aller dans l’espace public pour toucher un public qui ne penserait pas, qui n’oserait pas venir ou n’aurait pas envie de franchir les portes d’un théâtre. Par rapport à cela, il faut trouver un texte qui va percuter, qui va donner envie aux gens de rentrer dans la salle, plutôt que de donner une énième version de Racine ou de Corneille, même si ce sont des textes qui racontent beaucoup de nous et de notre société. Je m’attache à des textes plus « immédiats », je ne sais pas si on peut dire cela. J’ai l’exemple d’Italie –Brésil 3 à 2. Nous avions hier dans la salle une personne qui avait assisté à ce match en 1982, à Madrid. Et pour sa part, il ne serait jamais venu au théâtre si il n’avait pas vu le titre Italie-Brésil 3 à 2. Bien sûr cela concerne une personne du public sur mille, mais ce sont des rencontres qui se font autour d’évènements que nous avons vécu dans notre histoire collective. Et c’est ce qui m’intéresse aujourd’hui : notre histoire collective pour pouvoir toucher le plus grand nombre.

Pouvoir toucher le plus grand monde, partager…. Est-ce que la création du Mois du chrysanthème te permettrait cela ?
J’ai eu cette proposition de Lieux Publics (Marseille), pour un Sirène et midi net – qui sont des propositions tous les premiers mercredis du mois, sur le parvis de l’opéra de Marseille, d’une durée de 12 minutes, entre les deux sirènes de midi – et nous avons eu envie de continuer ce travail. Nous sommes passés d’une forme de 12 à 25 minutes. En tout cas, quand l’idée est arrivée, je me suis dit « Je ne le vois qu’avec beaucoup de comédiens », il fallait bien trouver 25 acteurs avec le budget que j’avais. Notre partenariat avec l’ERAC m’a permis de créer Le mois du chrysanthème. C’est une énorme distribution pour un spectacle qui dure 25 minutes. J’espère que cela va tourner car retrouver 25 comédiens dans l’espace public m’intéresse beaucoup car tu touches des personnes qui ne vont pas au théâtre. Ils sont là par hasard ou pas, peu importe, en tout cas ils sont là, et nous sommes sur des codes totalement différents. Par exemple, en septembre dernier, sur la canebière (Marseille), nous avons fait une petite forme (genre de représentations très courtes) et nous avons été confronté sur des symboliques. Nous jouions avec des baguettes de pain, pour moi cela était un accessoire, et quand on joue sur la canebière avec des baguettes de pain, ce n’est pas du tout le même rapport qui se passe, ce n’est pas un accessoire de théâtre, mais quelque chose que l’on mange et c’est gaspillé. Du coup, ça nous bouscule, ça nous remet en question : faire du théâtre pour tout le monde, oui mais à quel endroit ? et surtout quels sont les codes de la représentation ?

Se réapproprier l’espace public doit repasser par la réécriture de tout ?
Pas la réécriture mais une conscience aiguë du fait que ça va être vu par le plus grand nombre et dans les conditions du plein air de l’espace public, on ne sait pas qui va être là, c’est vraiment une chose très différente d’une salle. Le public passe, il n’est pas forcément convoqué à un moment donné pour assister à la représentation. Donc, l’acte même de la représentation est très différent.

Le spectacle jeune public

Tu as mis en scène pour la compagnie Arketal, le texte de Nathalie Papin, Debout, un texte destiné au jeune public. Aujourd’hui, il y a la création de La part du Colibri, fable écologique pour jeune public. Est-ce qu’il y a une envie de te tourner vers ce public ?
Non, pas du tout. La part du colibri est née autour de la proposition de la ville de Cannes en 2012, puisque nous sommes implantés là-bas. Cette proposition a été faite à Olivier Thomas (scénographe de la Compagnie Tandaim et metteur en scène de la compagnie Le Bruit des nuages) et nous nous en sommes emparés, nous avons fait évoluer le projet. Il y a eu l’envie de continuer l’aventure car la rencontre avec le public a été formidable. La résidence de deux ans au Théâtre Joliette-Minoterie à Marseille, nous a permis de construire ce projet autour des écritures non textuelles (sur des petits bouts de texte, sur des matériaux journalistiques…). Maintenant, que le spectacle a été créé, celui-ci va évoluer, grandir comme un enfant. Cela a été un exercice difficile pour moi car si je peux m’adresser par le biais d’Italie Brésil ou bien du Marivaux à des jeunes adolescents, m’adresser aux 5-10 ans, a été une grande première.

Un futur projet ?
Et il y a ce désir un peu fou de vouloir réunir pour la prochaine création l’ensemble des trois dernières distributions (10 acteurs !). C’est un gros projet mais j’aimerai bien que l’on arrive à ça. Mais avant cela, il faut trouver le texte. J’ai une petite idée mais il faut continuer à creuser.

Entretien réalisé lors de la tournée Nomades-Scène nationale de Cavaillon d’Italie-Brésil 3 à 2 le 20 février 2014.

Pour retrouver toute l’actualité de la compagnie et des extraits des spectacles, c’est ici : compagnie tandaim