[ITW] Avec MEMWAR, Jonathan Bénisty et la belle fraternité
On avait laissé Jonathan Bénisty en 2019, en duo avec Élise Moroldo-Frizet au sein de Minuit. Sept ans plus tard, il revient avec Memwar, un album qui sonne comme un retour aux sources, entouré cette fois de musiciens camerounais et porté par une belle dimension de fraternité et de spiritualité. Rencontre avec un artiste qui signe un disque aussi sensible qu’abouti.
À l’écoute de MEMWAR, une certaine douceur enveloppe l’auditeur que je suis. L’objectif de Jonathan Bénisty est simple : prendre soin de la personne qui écoute son album. Nous l’avons rencontré pour parler de ce nouveau projet très abouti qui flirte avec l’afrobeat.

MEMWAR, fruit d’une folle histoire
Votre nouvel opus s’intitule MEMWAR. Comment prononce-t-on ce mot ? Pouvez-vous nous éclairer sur le choix de ce titre ?
Jonathan Bénisty : Il se prononce tout simplement « Mémoire ». Le mot est écrit selon l’orthographe créole, une langue principalement orale avec différentes orthographes possibles. Je l’ai vu écrit une fois comme ça et le mot m’a sauté au visage. Le « m » fait miroir au « w » est cela m’a donné l’impression de deux mots qui se répondent. Cette orthographe intègre la notion de guerre et de combat dans la mémoire, ce qui résonne fortement en moi car malheureusement aujourd’hui, on doit recommencer à se battre pour les belles choses. Il y a une notion de combat dans mon travail, même si c’est un album qui est très apaisé et qui n’est pas du tout dans la friction. Il en reste un petit peu dans le titre. Malgré cette dimension combative du titre, l’album reste très apaisé et non conflictuel.
Effectivement. À son écoute, votre album est une invitation au voyage, à la douceur du monde et des relations. Quelle est sa genèse ?
Jonathan Bénisty : C’est une histoire assez folle. Étant également comédien, je pars au Cameroun tourner une série en 2018/2019. 104 épisodes seront tournés mais seulement 6 seront diffusés ! Cette expérience incroyable m’a permis de rencontrer des musiciens exceptionnels et de découvrir une nouvelle façon de travailler au moment de l’enregistrement de la bande originale de la série. La série terminée, je n’ai plus de raison de rester au Cameroun mais avant de revenir en France je leur fais la promesse de revenir enregistrer un album dans les 6 mois à venir. L’histoire ne se passe pas vraiment comme ça puisqu’il y a eu le COVID, mes enregistrements de covers (à écouter ici) et les aléas de la vie…
Entre-temps, une grande amie, Agnès, a commencé à faire de la musique avec un Camerounais, Jah, avec lequel elle s’est mariée. Je suis invité à son mariage en tant que représentant de la famille. Je rencontre Michel Nkouaga, par l’intermédiaire de Jah, par visio. Je me dis que le moment est venu de repenser à cet album promis. Et je plonge dans l’aventure. Me voilà à Douala chez lui. J’ai rencontré des musiciens formidables et Paul’Or dont la voix est remarquable. Nous avons enregistré l’album en 10/15 jours. Avec cette aventure, nous sommes devenus de vrais frères.
Johann Fournier, l’empêcheur de tourner en rond
On retrouve des textes de Johann Fournier dans l’album. Quelle place a-t-il occupé ?
Jonathan Bénisty : Mon ami Johann Fournier, artiste photographe, a un rôle crucial dans cet album. Il m’a dit avant de partir à Douala : « je ne te laisse pas partir sans un concept, parce que si t’as pas de concept, tu vas revenir avec un enfant mort-né » . Nous avons travaillé sur ce que devait raconter cet album. De plus, Johann, qui écrit également, m’a donné des textes.
Quels sont les textes qu’il vous confie ?
Jonathan Bénisty : Que ce monde était beau est probablement la plus belle chanson que j’ai jamais composée. Il m’envoie le texte l’avant-veille de mon départ, je prends ma guitare et je commence à jouer. La structure musicale me vient naturellement en lisant le texte. Je prends cela comme un cadeau du ciel.
Pour le titre Cavale, j’avais une mélodie existante et ça a été une rencontre. Et il y a Kama, titre magique.
Magique en quel sens ?
Jonathan Bénisty : Lorsque je pars enregistrer l’album, j’ai uniquement un petit arpège de guitare pour ce titre. On commence à enregistrer les chœurs féminins, le balafon, et Michel me dit : “il faut que tu chantes sur ce titre”. Pour moi, il n’y avait pas de place pour le chant. Il insiste en me disant qu’il fallait que je fasse un truc. Je sors à ce moment-là le texte de Johann, Michel ouvre le micro et je lis. Cette prise unique est celle qui se retrouve sur l’album. Sur le moment, les gars dans le studio s’arrêtent. Il se passe quelque chose d’assez magique. Au Cameroun, comme dans plusieurs pays de l’Afrique centrale, Afrique de l’Ouest, il y a la tradition du griot, la tradition du conte. Cette chanson commence un appel de Michel qui est l’appel au conte. Et lorsque je commence à lire le texte, je suis le conteur qui pourrait aller de village en village. Kama parle de spiritualité et le chant est en bassa, un dialecte camerounais.
MEMWAR, la rencontre de deux mondes
L’album est en effet teinté de spiritualité. On dirait que c’est la ligne directrice de cet album avec pour point d’orgue Kama, le poème de Johann.
Jonathan Bénisty : Le poème de Johann s’appelle Brûle et je n’en ai pris qu’une partie car il est plus deux fois plus long. À l’origine, Kama devait être le nom de l’album au départ. C’était le projet. Pour beaucoup de personnes que j’ai rencontrées au Cameroun, Kama est l’Afrique originelle, l’Afrique avant qu’il y ait des pays. C’est la terre africaine et le lien entre la terre et le peuple. Le peuple et la terre ne font qu’un et on les appelle les Kamites.
Parmi les titres, il y a une respiration offerte avec le titre The Bee.
Jonathan Bénisty : J’avais des doutes sur cette chanson. Je ne savais pas si on la retiendrait car elle sort de la narration principale de l’album. Ayant enregistré deux fois plus de titres que ceux retenus pour l’album, il est vrai que The Bee a été sur la sellette pendant un moment. Mais j’aime cette petite parenthèse au milieu de la narration. C’est pour cela que nous l’avons conservée.
Peut-on évoquer ta nouvelle orientation musicale avec cet album ? On vous a connu chanteur de folk et de rock. Sur Qobuz, l’album est classé en Afrobeat. On valide ?
Jonathan Bénisty : MEMWAR est la rencontre entre l’afrobeat et le rock psychédélique. Cette musique incarne la fusion entre Michel, né dans un village pygmée, élevé aux percussions traditionnelles, et moi, né dans les beaux quartiers parisiens, élevé au rock des années 70. Pour comprendre ce métissage, je prends l’exemple du titre Lonely. Initialement, c’est une chanson très sombre que Michel a transformée en morceau dansant afrobeat avec des solos de saxophone, créant un truc qui n’existe pas.
Si on parle de votre évolution musicale, MEMWAR est un album très abouti qui se tient de bout en bout. Que représente-t-il pour vous ?
Jonathan Bénisty : Cet album est un nouveau chapitre pour moi. J’ai appris à enlever, à épurer et puis à être vraiment en lien avec les autres. Il y a une dimension quasi-mystique dans ce projet. Ma musique n’est plus seulement la mienne mais c’est de la musique qui se partage. Mon rêve est d’être un pont, de tendre une main et que quelqu’un d’autre la prenne.
MEMWAR en chansons
L’artwork de l’album est une invitation au voyage. La photo du désert marocain, prise par Jonathan Bénisty, travaillée d’une main de maître par Johann Fournier, laisse apparaître MEMWAR en lettres capitales sortant des dunes. L’oeil se fait curieux et une seule envie, celle d’aller voir ce qui se trouve derrière ces dunes. Ce qu’il s’y cache, ce sont 10 titres révèlant une sensation d’ailleurs, un véritable disque histoire qui chapitre après chapitre offre une richesse musicale avérée.
La voix de Paul’Or est saisissante sur Breathe, titre d’ouverture de l’album. Que ce monde était beau, poème de Johann Fournier, est une invitation à ne pas oublier la beauté de notre planète malgré le bruit assourdissant du monde oppressé ; Stand still résonne tel une prière, un mantra ; Désert est un titre syncrétique s’inspirant de diverses influences musicales et en fait un titre singulier ; Lonely aux arrangements lumineux parle de solitude ; The Bee apporte une touche de légèreté ; l’afrobeat de Cavale, partant en free jazz, vient souligner la richesse musicale de l’album ; Je t’aimerai encore s’ouvre sur une plage calme avant de s’envoler aux sons des Je t’aimerai encore dans une orchestration s’étoffant ; Demain sous le sable, titre musical, nous plonge en pleines contrées inconnues, on sentirait presque la chaleur du soleil du désert nous brûler la peau. Kama vient clore ce voyage et nous voici de retour à la maison, sur la terre de nos ancêtres.
À la fin de l’album, on comprend mieux le lien entre Jonathan Bénisty et Michel Nkouaga. Ce lien est celui de la fraternité, saisissable tout le long de cet album riche de promesses. On comprend alors la difficulté de partir en tournée en solo pour Jonathan Bénisty. “Partir en tournée avec MEMWAR sans les musiciens camerounais n’a pas de sens car c’est un projet collectif, un projet de réunion, un projet de lien. Le problème principal est que les Camerounais ne sont pas libres de leurs déplacements comme nous – il faut des visas, des contrats de travail, rendant le processus complexe et coûteux. Mais je ne perds pas espoir.”
Que vous aimiez ou non le registre Musiques du monde, cet album est fait pour vous. Les portes d’entrées de cet album sont multiples comme l’est notre monde. N’hésitez pas à pousser l’une d’elles et laissez-vous happer par la magie du conte.
MEMWAR est disponible depuis le 17 avril 2026, en CD, vinyle et sur toutes les plateformes de streaming https://bfan.link/memwar
Propos recueillis par Laurent Bourbousson