Anne Lopez

30 mai 2014 /// Les interviews
0 0 vote
Évaluation de l'article

AnneViolon400_Chanel Roig

La chorégraphe Anne Lopez marche à l’énergie pure. De sessions Skype repoussées en messages laissés sur nos téléphones respectifs, il nous a semblé plus sage de procéder par mail. Retour sur nos échanges épistolaires qui ont trouvés leur place entre la reprise de Duel en Bulgarie et Mademoiselle Lopez, en préparation pour le festival d’Uzès Danse. (ci-contre : Anne Lopez dans Télescopage insolite – version studio © Channel Roig)

Qui est Anne Lopez ?

Je cherche chaque jour à en savoir un peu plus sur cette femme. Je sais que je ne suis pas grande, pas blonde, pas routinière… je sais que je ne m’essouffle pas rapidement, je sais que je n’aime pas les étiquettes, les attentes, ni les à priori et pour le reste, je laisse place à l’étonnement.

Qui se cache derrière la création de la compagnie ?

François Lopez, Céline Mélissent, Sophie Gérard, Christine Jouve et pleins d’autres…

Ta compagnie s’appelle Les gens du quai. Quelle est l’histoire de ce nom ?

Cela a débuté en 1993. Nous étions un groupe soudé, complice du conservatoire et du CREPS de Montpellier. Nous nous retrouvions de manière hebdomadaire pour refaire le monde, s’amuser, échanger, improviser et l’idée s’est imposée de créer une association qui hébergerait ce collectif de danseurs, de performeurs. Lors de l’assemblée générale constitutive de cette association, nous étions nombreux, une trentaine, nous avons cherché ensemble un nom, nous étions au 27 quai Laurens… Cela a été une évidence, nous serions Les gens du quai. Nous avons tous voté et l’aventure a commencé.

Le travail du chorégraphe

21 ans nous sépare de la création de la compagnie. Et je me pose la question suivante : que signifie être chorégraphe aujourd’hui ?

Pour moi être chorégraphe, c’est être impliqué dans cette société qui ne sait plus quoi faire de ses extrêmes, qui ne sait plus quoi faire de ses institutions, qui ne sait plus quoi faire de son trop plein de rien. Impliqué en créant toujours et encore des oeuvres qui donnent un regard singulier sur la vie, sur le monde qui nous entoure. Mais c’est aussi transmettre ce qu’est d’être chorégraphe : le processus de création, le cheminement d’un interprète, la genèse d’une pièce. Transmettre à ceux qui n’y ont pas accès, qui ne sont jamais rentrés dans un théâtre, qui croient que danser c’est seulement bouger son bassin de manière sensuelle au rythme d’une musique, comme les filles des clips de musique RNB sur W9, par exemple, ou sur youtube.
Etre chorégraphe, c’est penser le geste, et faire en sorte qu’il ait de la visibilité. Que les bouches se taisent un peu pour laisser faire le geste.
Alors oui, j’enseigne à Science Po (Paris) l’écriture chorégraphique et ça me donne encore plus d’idées pour créer. Je fais des ateliers pour les collégiens et j’ai des propositions à faire à Benoît Hamon en ce sens. Je danse aussi avec les autiste et je me sens très chanceuse.

J’ai regardé 10 petits danseurs, le film qui retrace votre travail avec les enfants autistes du service d’Accueil spécialisé de Bagnols-sur-Cèze. Comment se prépare-t-on à une telle aventure ?

Il faut que le chef de service, le médecin psychiatre et l’équipe soignante aient envie d’une telle aventure. Ensuite, ce sont deux années d’ateliers préparatoires pour que l’équipe soignante fasse tomber leurs à priori et leurs attentes, pour que les autistes se sentent en confiance et intègrent le fait que l’on va juste leur demander de danser et rien d’autre. Parfois, c’est long… Ensuite, on fait rentrer une caméra pendant deux ans de manière régulière, avec un réalisateur (François Lopez, mon frère) qui est impliqué et qui souhaite mettre au premier plan ces enfants sans faire de discours. Et puis vient un montage, un deuxième, puis toujours mécontents, on cherche le bon montage celui qui respectera notre éthique, notre idée de départ, celui de leur rendre l’image la plus juste, celle de montrer leur geste aussi infime soit il. Il y a aussi la volonté de s’effacer et de laisser le spectateur se faire sa propre idée. Au bout de 3 ans de travail patiemment avec l’équipe nous avons trouvé les 10 petits danseurs. Et voilà.

La compagnie Les gens du quai en dates : la ligne jaune, 1995 / petite ligne, 1996 / Vox populi, 1997 / meeting, 1998 / l’invité ; écoute oenone ; pixels, 1999 / révoltes ; potlach ; organic, 2000 / de l’autre, 2001 / litanies, 2002 / de l’avant invariablement ; miss univers, 2004 / face à vous, 2005 / idiots mais rusés, 2007 / la menace, 2008 / duel ; le grand direct, 2009 / les pieds dans le plat, 2010 / feu à volonté, 2011 / mademoiselle lopez ; télescopage insolite, 2012 / miracle, 2013

La marque de fabrique des Gens du quai

Comment travailles-tu autour de tes créations ?

Au départ j’ai une idée, comme un flash, un rêve, et puis j’écris des textes, je lis, je déplie cette idée, dans mon coin. Puis, je la soumets à François, qui s’associe à l’idée et me propose des références cinématographiques, d’autres idées… Nous faisons des allers-retours constants, et le fait de se parler permet de nommer, de clarifier, de comprendre ce que l’on est en train de faire et ce que l’on cherche.

Nous partons sur des pistes de recherche, des consignes, des situations à proposer aux danseurs, à Claudine notre scénographe, à notre éclairagiste, et puis de résidence en résidence, le projet se tisse en faisant des allers retours entre le rêve de départ et les propositions qui en sortent.

Je suis très pointilleuse avec le travail d’écriture, mais je laisse beaucoup de place à la discussion en ce qui concerne la scénographie, la lumière, les accessoires, les costumes, j’aime que chacun puisse s’emparer de l’objet.
François pour la musique, moi pour la danse et parfois nous nous retrouvons ensemble sur le plateau. Il y a de l’espace pour chacun, de l’échange. C’est d’une simplicité absolue même quand nous ne sommes pas d’accord, cela arrive parfois, et les choses se disent directement naturellement.

Est-ce que l’on pourrait dire qu’avec le trait d’humour que l’on retrouve dans tes propositions, tu prends le contre-pied des propositions actuelles ?

Oui, je pense que l’on serait tous d’accord pour dire cela. On nous a déjà dit que l’humour n’a pas tellement sa place dans le paysage de la danse contemporaine française, mais nous on s’en moque un peu… Nous n’avons pas vraiment cherché à avoir de l’humour, à en fabriquer, c’est comme ça depuis toujours, nous avons juste écouté et regardé quelles personnes nous étions. Mais on se sent souvent décalés des propositions de programmation.

Par quels mots définirais-tu le créneau sur lequel Les gens du quai se trouvent ?

Le créneau du vivant, le créneau de l’humain, de l’inter relation, le créneau du credo, le créneau des idiots doux et pacifiques qui regardent le monde tels qu’il faut le voir et pas comme on veut nous le montrer. Pour l’instant, nous n’avons pas été programmés dans la cour d’honneur d’Avignon, la Ménagerie de Verre (Paris) ne nous a pas encore accueilli, mais nous ne désespérons pas que les goûts des uns et des autres changent.

Miracle_10_0014

Miracle (ci-contre © Alain Scherer) est un projet qui regroupe un ensemble d’interprètes amateurs du lieu de la programmation. Où se passeront les prochains Miracles ?

Le 31 janvier 2015 à Belfort, scène nationale du granit. D’autres sont en négociation mais je laisse la peau à mon ours…

Comment présenterais-tu ta dernière création Mademoiselle Lopez ?

C’est un solo qui m’a fait comprendre des tas de trucs sur ma danse. Je sais que ce solo que je présente à Uzès sera différent de celui présenté à Nîmes, parce que je bouge, je change et surtout qu’après la représentation au Théâtre de l’Odéon (Nîmes), j’en savais un peu plus sur moi. C’est ça, c’est un portrait de l’auteur.

Souvenirs

Si il n’y avait qu’une seule image à retenir, laquelle retiendrais-tu depuis le début de la compagnie ?

Révoltes à sarajevo, pour la biennale méditerranéenne des jeunes créateurs. Révoltes est une pièce où le public est avec nous, il n’y a pas de gradin. Nous étions programmés sur une grande place publique, finalement le seul spectacle accessible au bosniaques. Dans la bande son faite d’extraits de sitcoms, nous avions glissé des sitcoms de la télé bosniaque. Au milieu du spectacle, lors de sa diffusion, les spectateurs, à cet instant, se sont mis à nous regarder avec encore plus d’intérêt, nous sentions leur regard, leur corps. A la fin de la pièce, ils nous ont longtemps ovationné, les hommes ont enlevé leur tee shirt pour les faire tournoyer dans le ciel de joie, ils nous ont posé mille questions et nous ont remercié.
Ce jour-là, le mot spectacle vivant a vraiment pris un sens pour moi. Le mot « reprise » aussi, car reprendre une pièce, et la donner à un théâtre, impose, à tous les artistes, de savoir où l’on la jouer.

Vous arrivez à la fin de votre résidence au Théâtre de Nîmes. Que retires-tu de ces deux années passées ?

Miracle, les rencontres avec les amateurs, leur engagement et leur soutien, les pieds dans le plat avec la certitude qu’il faut développer beaucoup plus d’espaces de paroles autour des spectacles sans avoir des conférenciers ou des spécialistes qui nous expliquent ce qu’il faut voir, mais l’espace d’une parole qui peut tourner dans tous les sens, et enfin la confiance toujours renouvelée que nous témoigne le Théâtre de Nîmes.

Mon point de vue sur Mademoiselle Lopez.

Anne_Lopez_MlleLopez_945_François Lopez

Mademoiselle Lopez ©François Lopez

Anne Lopez revient sur scène avec un solo, son solo, celui de son histoire qui nous donne à voir sa relation à la danse. Oui, Mademoiselle Lopez est un véritable autoportrait fait par l’artiste elle-même.

30 minutes forment cet humble solo. Partageant le plateau avec François Lopez et sa guitare, la chorégraphe se replonge dans son parcours de danseuse. Elle convoque ses maîtres à penser, met son corps à rudes épreuves – oui, car pour devenir danseuse, il faut vraiment le vouloir !
L’univers pictural qui habille ce solo ne laisse personne de côté et l’humour présent dans cette proposition permet de conjuguer le fond et la forme de ce qui aurait pu être un journal intime insipide et plat.

Il y a du burlesque dans Mademoiselle Lopez. Tout est question de rythme, de gestes au bon moment. Anne Lopez a cette faculté d’entraîner son corps dans son propre biopic avec le recul et la dérision nécessaires à cet exercice.

Mais tout n’est pas que burlesque, il y a aussi la part intime que nous expose la chorégraphe. Cet intime s’effleure lorsqu’elle se camoufle. Ce n’est plus elle qui danse alors, mais une forme, comme pour mieux se cacher à nos yeux et c’est à cet instant précis que le solo gagne en profondeur. Je pense alors aux clowns, qui sous leurs visages grimés, exposent au regard la partie cachée de toute personne, celle qui est la plus humaine.

J’aurais tant aimé voir ce solo à même le plateau. Être au plus proche de l’interprète, comme pour la toucher des yeux afin d’accueillir cette danse comme un acte de confession, ce qu’il est réellement.
Mademoiselle Lopez danse alors sans prétention, elle est elle-même et c’est en ce sens qu’elle peut déranger un certain public habitué à voir de la danse contemporaine.

Mademoiselle Lopez a été vu au Théâtre de Nîmes, le 6 février 2014.
Prochaine date : Mercredi 18 juin 2014 – Festival Uzès Danse
Autre création en tournée : Duel, le vendredi 6 juin au Black Box Festival de Plovdiv – Bulgarie

©Laurent Bourbousson

0 0 vote
Évaluation de l'article
0 Commentaires
Inline Feedbacks
View all comments
0
Would love your thoughts, please comment.x
()
x