Avec Concordan(s)e, l’Homme en pièces détachées.

22 avril 2015 /// Les retours

Invité par le CDC les Hivernales, le festival Concordan(s)e a pris place dans le hall et bibliothèque de l’université d’Avignon pour trois formes dont Jean-François Munnier, directeur du festival, a le secret : il invite un chorégraphe et un écrivain à se partager un espace de création.
Des mots, d’un côté ; des mouvements, de l’autre. Imbriquer le tout et cela vous donne des propositions qui font du bien tant à l’œil, qu’au corps, qu’aux oreilles. Concordan(s)e est une correspondance dansée qui pose au cœur de son propos la relation à l’autre dans différents espaces (intimes, collectif, entre-soi…), dans différentes langues (l’universalité de l’Homme existe bel et bien) et dans bien de diverses interprétations.

J.Bokaer&A.Dufeu ©Delphine Micheli

J.Bokaer&A.Dufeu ©Delphine Micheli

Avec Museum of nothing, Jonah Bokaer et Antoine Dufeu s’emparent de la performance de Joseph Beuys, I like America and America likes Me (1974) (il était resté, durant 3 jours, enfermé en cage avec un coyote sauvage pour dénoncer les massacres des peuples indiens par les américains), et en profitent pour mettre l’humain en cage.
Réinterpréter cette performance, la déplacer pour la réinventer dans un contexte différent de son origine, voici le pari risqué que se sont lancés les deux acolytes.
Un cri lancé par Jonah est l’entrée de cette proposition. Il lance un appel à la meute que le public compose.
Ils disent, durant 30 minutes, notre humanité, notre relation à l’autre, nos limites, énumèrent des événements. Les mots d’Antoine Dufeu déclamés dansent, virevoltent.
La cage, au centre de la rotonde pour l’occasion, permet aux interprètes d’entrer et sortir du terrain de jeu, d’inverser les rôles, pour mieux rendre audible la parole de l’universalité. Hier, le coyote urinait sur le Wall Street Journal, aujourd’hui, il en est fait la lecture pour mettre en lumière les drames humains portés à la connaissance des lecteurs. Jonah Bokaer se vêt d’un short de boxe. Il combat l’indifférence de l’humain pour l’humain dans une danse.
Le tout se termine par cet hurlement, lancé au début. L’homme est un loup pour l’homme, il devient son auto-destructeur. La meute ne bouge pas. Elle accuse le coup d’être un peu, voir beaucoup lâche.

Pour Seule à Seule, le duo Anne-Mareike Hess et Nathalie Ronvaux explorent la relation à l’autre sur un territoire en friche.
A l’aide de page blanche posée une à une sur le sol, toutes deux dessinent une carte, celle d’un territoire à conquérir. C’est la mappemonde de nos relations qui prend naissance.
Les mots de Nathalie Ronvaux sont beaux. La poésie de la relation à l’autre parcourt le corps en mouvement d’Anne-Mareike Hess. Danse spasmodique provoquée par la relation à cet autre. Les « silences qui observent l’autre », métaphore d’un rempart, mettent la distance afin de préserver son jardin, son espace de liberté. Oui, car ce duo questionne l’alchimie nécessaire dans le créer.
Le texte résonne sur les feuilles blanches, prêtes à être remplies de mots, qui témoigneront de leur histoire, de l’histoire de tout un chacun avec son double.

L’hippocampe mais l’hippocampe démontre que quoique l’on fasse, la mémoire court à sa perte.
Cécile Loyer et Violaine Schwarz divaguent sur cet échange autour de l’hippocampe, poisson marin rappelant le port et les plages marseillaises de l’auteur, et la structure corticale, située sous la surface du cortex, emmagasinant la mémoire, notre disque dur en quelque sorte.
Comme une sorte de défi, elles répètent et répètent sans cesse l’écriture chorégraphique, les gestes, et vient le tour des phrases. Il faut relever le dernier mot, répéter la phrase dite, redire le dernier mot de l’autre phrase et ajouter celui-ci. Le corps de Cécile Loyer ne rompt pas sous l’exercice. Il se plie à l’image de la mémoire qui peut flancher.
Violaine Schwarz assimile le mouvement au mot. Bien que l’un ne soit pas lié à l’autre, ils permettent une mémorisation simple et efficace. Ce duo s’amuse avec le public, prêt à leur venir en aide.
Sous ces airs d’amusements, cette proposition souligne à quel point la mémoire, tant convoitée, est fragile et montre la vulnérabilité de l’humain.

Laurent Bourbousson

Programme présenté le mardi 14 avril 2015.
L’ensemble des textes fait l’objet d’une édition chez L’œil d’Or.