Vu : Debout. Hommage à Trisha Brown, de et par Antoine Le Menestrel

27 février 2018 /// Les retours

Qui a dit qu’il faisait froid ce vendredi 23 février 2018 ? Rien senti !

« Espace, gravité et perception du spectateur »… Cela parle sans doute à celles et ceux qui étaient présents ce vendredi de février 2018 à l’église des Célestins en Avignon.

« Debout ». Antoine Le Menestrel. Photo Elise Rgl

Où commence la danse ? Par quoi commence-t-elle ? Toute la proposition artistique est construite avec comme partenaires le lieu mais également le son et nous « co-voyageurs ». C’est avec cette matière sonore que le voyage débute d’ailleurs, amenant dans un premier temps les âmes présentes à se déplacer de façon totalement désordonnée, cherchant d’où provient le son et si d’aventure « la chose » n’a pas débuté. Il chorégraphie le public ! Voilà la première chose qui m’est apparue en constatant nos déplacements de groupe, têtes levées, les yeux fixés sur ce petit homme tout de blanc vêtu. Je crois que nous ne portions absolument pas attention à autre chose qu’à lui… Ce devait pourtant être surprenant de voir ce « banc de public » en mouvement ! C’est à se demander qui était le spectateur de qui ?

Quel moment exceptionnel que de voir ce que je pensais avoir raté – à vie. Par la citation du « Man Walking Down the Side of a Building »[1] de Trisha Brown, Antoine Le Menestrel nous déstabilise. C’est un peu « l’éloge de l’insécurité »[2] qui résonne en moi à ce moment. Les yeux fixés sur la façade verticale recevant un marcheur horizontal, on se sent désorienté. Qu’est-ce que la verticalité ? Qu’est-ce qu’être « debout » ? Est-ce lui ou moi qui me tiens debout ? Les yeux mouillés j’ai alors le sentiment d’avoir été projetée dans un moment unique et particulier de l’histoire de la chorégraphie où les lignes bougent… où les repères sont modifiés, où horizontalité et verticalité sont transférables… Tiens ! Sujet d’actualité ! Mais il n’est pas seulement question de ce plan. S’ajoute à ces images un sens, cher à Antoine Le Menestrel, celui que revêt la redescente. Cet homme décroit, revient, se rapproche de… Chacun en aura sa propre interprétation, bien sûr, mais comment ne pas penser que la décroissance est aussi un propos philosophique, esthétique, éthique, social et politique. Alors qu’on ne s’y trompe pas, dans ce « Debout », on peut y trouver de nombreux degrés.

Peter Moore, Trisha Brown’s “Man Walking Down the Side of a Building”, 80 Wooster St., New York, 1970
Copyright Barbara Moore

Puis il y a les images poétiques que chacun aura convoqué à sa guise : celle du « Prince en Avignon » qui n’aura pas échappé aux connaisseurs de l’histoire du Festival d’Avignon. Un homme en chemise blanche qui flotte au vent et le romantique Gérard Philipe apparaît… Pour ma part, l’homme blanc si haut et si près de la lune, m’a directement renvoyé à l’image du « Petit Prince ». Outre l’interférence probable avec le prénom de l’auteur, je me suis demandé pourquoi ? Probablement très naïvement par associations d’idées… Un auteur-aviateur, un prince dans les étoiles et une chorégraphe mythique, Trisha Brown, qui donnait à voir In Situ à la fin des années 60 « Planes »[3] , une pièce antigravitationnelle laissant les danseurs évoluer sur un mur de trous… Difficile d’imaginer le danseur-chorégraphe vertical Antoine Le Menestrel ne pas y faire une référence poétique !

Avec Antoine, nous sommes souvent face à une transformation. Une mue, la peau change… Le chemin est transformation. Le propre du travail chorégraphique de cet artiste vertical, c’est sa relation physique, organique aux lieux dans lesquels il évolue. L’église des Célestins possède déjà une aura à part mais la poésie en mouvement posée sur ce monument, agit comme agissent parfois certaines photographies. Le regard porté par l’artiste modifie notre vision de l’endroit, définitivement. Parce que ce que nous vivons ne s’adresse pas uniquement à nos yeux, c’est en vérité notre perception du lieu, de son espace et de sa matérialité qui est modifiée. Et nous-même par effet de contagion. Alors pour nous, voyageurs de cette aventure « debout », au-delà du déplacement de nos pieds sur le sol sens dessus-dessous – quelle belle expression –  de cette splendide Eglise des Célestins, qu’est-ce qui a changé ?

Séverine Gros
Photo : Bernard Renoux

[1] Descente à l’horizontal d’un immeuble 7 étages par un homme attaché par un harnais. Cette performance a été vue dans les rue de New York en 1970 par un tout petit groupe d’individus.

[2]  « Éloge de l’insécurité » Alan W.Watts, n°449 Petite Biblio Payot, 2003. Alan W.Watts est un des père de la contre-culture américaine

[3] Projection à l’intérieur de l’église

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Vendredi 23 février 2018 – 19h

Eglise des Célestins, dans le cadre du festival Les Hivernales, Avignon.

Chorégraphie et interprétation : Antoine Le Menestrel / Concepteur son : Vincent Lambert / Eclairage : Elise Riegel / Traceur-danseur : Anthony Denis / Régie Sol : Jean-Luc Bichon