FDA26 : Maldoror de Julien Gosselin : grandiose mais
Constituée de trois parties, Maldoror signe le retour spectaculaire de Julien Gosselin au Festival d’Avignon, dans la cour d’Honneur du Palais des Papes. Spectaculaire, grandiose même, mais traversée par une réserve : à force de sonder le mal dans toutes ses ramifications, la pièce impressionne parfois plus qu’elle ne bouleverse.
Si la pièce débute avec les premières phrases du chant premier de l’ouvrage poétique de l’auteur franco-uruguayen Isidore Ducasse, plus connu sous le pseudonyme de comte de Lautréamont, Julien Gosselin abandonne très vite l’écrit dont il tire le titre de sa pièce-fleuve, qui plonge le spectateur aux racines du mal. En reprenant le dispositif scénique qui fait sa signature – grands écrans, cinéma en direct et ballets chorégraphiques de caméras -, le public plonge dans son Maldoror pour six heures, à sonder où se cache le mal. La plongée au cœur du Palais des Papes ouvre la voie aux trois parties dans lesquelles comédien·ne·s et public vont s’engloutir.
De l’Histoire de littérature nazie en Amérique au coup d’État de Pinochet
En guise de première partie, Gosselin convoque le livre de Roberto Bolaño, Histoire de la littérature nazie en Amérique, et toute sa kyrielle de portraits de fascistes plus vrais que nature. Ici, tout est faux, mais tellement vrai. Gosselin ouvre alors la grande question qui traversera toute la soirée : où le mal prend-il racine ? Dans les idéologies, dans les régimes politiques, dans l’art lui-même, ou dans cette part obscure que chacun porte en soi ? Une chose est sûre : il se cache sous les traits de Carlos Wieder et/ou d’Alberto Ruiz-Tagle.
Avec cette première partie, le spectateur est alors enivré de retrouver un Julien Gosselin grandiose, à la démesure de la cour d’Honneur, et de se dire que voir Maldoror au Palais des Papes était une évidence.

Après les deux premières heures et une pause durant laquelle tout se métamorphose, le public assiste à un changement d’ambiance. Le metteur en scène l’invite à entrer sur le plateau. Ce déplacement du public n’a rien d’anecdotique : il rompt la frontalité, désacralise momentanément la cour d’Honneur et rappelle que l’art, même dans ce lieu chargé d’histoire, ne devrait jamais être réservé à quelques initiés.
Voici donc le public qui déambule sur le plateau de la cour d’Honneur, lieu sacré de la représentation. Les boîtes de décor font dos au public et forment les lieux de la représentation théâtrale qui fera office de seconde partie, laquelle se déroule de 1973 à 1993. La deuxième partie resserre la focale sur le Chili des années Pinochet et sur le groupe d’amis socialistes auquel appartient Bolaño. De ce groupe, on suit le profil d’Alberto Ruiz-Tagle, à qui l’on impute le meurtre des sœurs Garmendia, dont l’une est éprise de Bolaño. Gosselin déploie une fresque politique et intime où la poésie contestataire se heurte à la violence fasciste.
Cette deuxième partie, tout en musique, livre toute la puissance du savoir-faire du metteur en scène : son écriture, qui demande une attention des plus soutenues, sa mise en scène implacable et inimitable – car oui, il y a bien une patte Gosselin.

Bolaño en Espagne
Deux heures du matin, et la dernière partie s’ouvre sur la période espagnole de Bolaño. L’auteur a trouvé refuge en Catalogne et nous sommes en 2000. Le public encore présent se retrouve comme au cinéma. Les écrans occupent cour et jardin, et les boîtes réunies entre elles deviennent la demeure de l’auteur. L’équipe technique filme l’ensemble de la première séquence de cette troisième partie. Le public suit et fait corps avec Bolaño.
Malade, l’auteur est contacté par une journaliste qui rechercherait Carlos Wieder, aka Alberto Ruiz-Tagle, à moins que ce ne soit Carlos Ramírez Hoffman. On retrouve enfin sa trace, mais on ne saura pas ce qu’il advient de ce tueur. À 3h20 du matin, nous sommes le 22 juillet 2003, jour des obsèques de Bolaño. L’éloge funèbre, d’une grande beauté, convoque Mallarmé et Baudelaire, mais la fatigue, la durée et la densité de l’ensemble empêchent peut-être d’en recevoir toute la force. Comme si le spectacle, à cet instant, touchait à sa propre limite : celle d’une expérience immense, mais parfois trop saturée pour être pleinement vécue. Maldoror se termine sur ces dernières images : une nouvelle descente dans les entrailles de la cour d’Honneur du Palais des Papes, car le mal s’y cache peut-être encore.
L’expérience Maldoror
L’ensemble de la distribution est à applaudir pour son interprétation, qui ne défaille jamais. Guillaume Bachelé, Rita Benmannana, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Jeremy Lewin, Jeanne Louis-Calixte, Cyril Metzger, Victoria Quesnel, Achille Reggiani, Lucile Rose et Maxence Vandevelde tirent chacun leur épingle du jeu. On n’oublie pas pour autant les cadreurs, Jérémie Bernaert et Baudouin Rencurel, qui livrent, avec leurs caméras, un ballet chorégraphique des plus audacieux, notamment dans la seconde partie.
Si le propos semble parfois tortueux, alambiqué, et difficile à suivre, il en est ainsi avec Maldoror. Rien n’est acquis, semble nous avertir Julien Gosselin dès le début de la pièce. La pensée et la question philosophique qui animent cette création de bout en bout ne sont en rien simplistes, et c’est ce qui fait la force de la proposition. On peut certes abandonner le navire, se languir que cela se termine, râler sur le temps qui s’étire ; il n’en demeure pas moins que le Maldoror de Gosselin est grandiose, tout en laissant le goût de ne pas avoir vécu pleinement l’expérience. Reste à revoir la pièce sur arte.tv dès le 18 juillet pour sonder à nouveau la noirceur de nos âmes.
Laurent Bourbousson
Crédit photo : Répétition de Maldoror © Christophe Raynaud de Lage / Festival d’Avignon
Générique
Maldoror jusqu’au 12 juillet dans la Cour d’Honneur – Palais des Papes dansle cadre du Festival d’Avignon et en tournée.
Avec Guillaume Bachelé, Rita Benmannana, Joseph Drouet, Denis Eyriey, Carine Goron, Jeremy Lewin, Jeanne Louis-Calixte, Cyril Metzger, Victoria Quesnel, Achille Reggiani, Lucile Rose, Maxence Vandevelde et les cadreurs Jérémie Bernaert et Baudouin Rencurel / Adaptation et mise en scène Julien Gosselin / Scénographie Lisetta Buccellato / Lumière Nicolas Joubert / Vidéo Jérémie Bernaert, Pierre Martin Oriol / Musique Guillaume Bachelé, Maxence Vandevelde / Dramaturgie Eddy D’aranjo, Marie-José Malis / Costumes Caroline Tavernier / Son Théo Jonval / Script Antoine Hespel / Étalonnage Laurent Ripoll / Assistanat création costumes Géraldine Ingremeau / Assistanat à la mise en scène Lucile Rose, Zoé Benguigui / Traduction, surtitre Zoé Benguigui / Décor, costumes, accessoires les Ateliers de l’Odéon Théâtre de l’Europe
et l’équipe technique de l’Odéon Théâtre de l’Europe
Production
Production Odéon Théâtre de l’Europe (Paris)
Coproduction Festival d’Avignon, Comédie de Genève, Maison de la Culture d’Amiens, Onassis Stegi Athènes
Avec la participation artistique du Jeune Théâtre National
Soutien Fondation Odéon Théâtre de l’Europe et pour la 80e édition du Festival d’Avignon : Spedidam
L’oeuvre de Roberto Bolaño est représentée par la Wylie Agency.
Formidable analyse Laurent. Bravo.