[ITW] Dorothée Leveau, Laurent Montel et Rosario La Falce pour Le Carnet rouge

29 juin 2024 /// Les interviews - OFF
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Elle et lui.

Anna, Nicolas.

C’est tout ? C’est vraiment tout ?

La pièce de théâtre Le Carnet Rouge raconte l’histoire universelle de la rencontre, la situation d’une histoire d’amour, avec ses beaux et complexes rebondissements, sa réalité, comme ses moments fantasmés et sous-entendus. 

Cet entretien rassemble les propos des trois collaborateurs qui ont inspiré l’écriture de cette pièce. A travers leurs propos, nous découvrons le thème principal de la pièce, ainsi que tous les aspects esthétiques et collaboratifs qui la rendent intéressante à voir cet été dans le cadre du festival off d’Avignon. 

Texte, mise en scène et chorégraphie dans une étroite collaboration scénique.

 Εn sortant de la représentation, une seule image m’est restée en mémoire : celle de l’écriture, impliquée par le gestuel symbolique de Anna, personnage principal de l’histoire. « Le Carnet Rouge » est un projet théâtral essentiellement basé sur cet aspect, à partir d’un texte original de Dorothée Leveau, de l’écriture dramaturgique et de l’adaptation scénique de Laurent Montel et de la composition gestuelle et chorégraphique de Rosario La Falce. Le résultat propose « un texte » multimodal sincère et intense qui révèle les profondeurs frappantes d’une histoire d’amour banale et quotidienne à travers les mots, le jeu et le mouvement physique. 
Comment êtes-vous parvenus tous les trois à cette « écriture » commune ?

Dorothée Leveau : Le texte et le propos étaient au centre de notre recherche. Je pense que nous nous sommes tous laissés guider par nos sensibilités respectives face au personnage d’Anna et ces sensibilités se sont rencontrées d’une façon très naturelle. Anna nous renvoie à une certaine partie de notre intimité. Je savais de mon côté ce que je souhaitais dire par l’écriture, par le jeu, par la gestuelle et la magie des rencontres, l’écoute ainsi qu’un élan commun peuvent parfois suffire. 
Laurent avait une vision et une direction en totale adéquation avec ce que j’imaginais, il a apporté un envol, il a permis la libération d’Anna qu’il a fait apparaître en moi au-delà du texte. Les non-dits, les sous-entendus, les dialogues intérieurs, tout est là, tout a pris sens.
Parallèlement à ce travail, le personnage d’Anna nécessitait une intimité dans le mouvement, une sensualité, une violence silencieuse, un vécu, une souffrance à peine audible. Le geste comme une parole tue. Rosario a compris l’enjeu des scènes à chorégraphier. Elle a travaillé de son côté et nous apportait une proposition qu’elle faisait parfois évoluer en fonction de nos retours, de mon ressenti et de mes capacités.
Servir une situation, un personnage. Cette écriture commune est l’association de nos trois expressions pour une même cause.

Rosario La Falce : L’intention était aussi de sortir parfois du monde rationnel et linéaire, en cohérence avec le texte, pour créer un imaginaire parallèle, pour arriver d’entrer en contact avec le spectateur à travers le non-dit. La multi-dimensionnalité était la clé dans cette histoire.

Laurent Montel : On dirait que le théâtre n’est pas l’art des solutions, c’est celui des interrogations, des sens cachés, de ce qui, derrière l’évidence du sens majoritaire, se cache de complexe et de clandestin. C’est un travail réellement passionnant, et qui se fait dans une grande confiance réciproque, et dans la joie de la découverte ensemble.

Dorothée, dans votre texte la figure féminine et la notion de l’amour sont au centre du propos. Par un geste intense d’introspection, la femme-symbole prend conscience de sa propre existence et de sa présence par rapport au monde et en particulier au monde masculin. 
Où voulez-vous amener le regard extérieur et quel dialogue voulez-vous ouvrir avec le public avec ce choix ?
Dorothée Leveau : Le regard extérieur va naturellement aller sur ce qui paraît, ce qui est visible, cette relation à priori banale entre un homme et une femme. La séduction, la tendresse, leurs échanges quotidiens et leurs difficultés.
Pourtant ce qui paraît est semé de ce qui est, de la sous-couche. J’ai souhaité que la confusion de la situation soit pour tous, que le spectateur se retrouve en difficulté comme les personnages. Qu’il s’interroge petit à petit sur le déroulement qui s’opère vraiment face à lui. Il est le témoin d’une tout autre histoire. 
Il me semble que nous sommes tous confrontés à cette réalité. 
La surface comme moyen de cacher une part plus sombre en nous. Il a devant lui une femme qui se débat. Une mise à nue parfois perceptible dans ces instants chorégraphiés où elle est face à elle-même et sa situation. 
Que reste-t-il après un traumatisme ? Quelles conséquences psychiques ? Quel pouvoir possèdent les non-dits ? Cette violence imperceptible, intérieure et voilée du trauma ne prend-elle pas toute la part du réel une fois dévoilée ? Qu’en fait-on ?

Laurent, vous avez choisi la sobriété et la simplicité comme ambiance scénique globale de la pièce, élément qui guide l’interprétation, l’atmosphère, et le rendu visuel. En utilisant un monochrome noir, le spectateur plonge directement au texte, découvrant tous les états de silence ou d’explosion qui traversent l’histoire des relations humaines. En éliminant de la scène tout élément supplémentaire qui créerait des références et des représentations sociales additionnelles, vous faites ressortir l’essentiel.
Pouvez-vous nous en dire plus sur cette approche et ce parti-pris ?
Laurent Montel : Dans une pièce comme « Le carnet rouge », tout doit passer par l’actrice et l’acteur – leurs corps, leurs voix, leurs mouvements.
Rien ne doit s’interposer entre elle, lui, et le public. C’est pour cela que nous n’utilisons aucun accessoire. Cela a pu sembler difficile au début du travail : comment évoquer, faire apparaître, un téléphone, un carnet, une trompette, sans téléphone, ni carnet, ni trompette ?
Les solutions adoptées, découvertes, ont enrichi l’interprétation, et nous ont concentrés sur l’essentiel, c’est à dire le théâtre – texte, actrice, acteur – et non sur…l’accessoire.

Rosario, vos propositions gestuelles, donnent à la pièce une identité plus physique, plus charnelle et font ressortir davantage l’expérience vécue, le sensible et l’émotionnel. Par un choix qui privilégie le mouvement sincère à la technique dansée, vous créez des motifs qui se répètent de manière plus ou moins dégénérée sur scène pour marquer les transitions et le passage d’un état émotionnel à l’autre.
Parlez-nous de l’utilisation de cette écriture au profit de l’écriture dans son ensemble…
Rosario La Falce : Ma proposition s’est principalement centrée sur le langage corporel des personnages, où le mouvement et le geste dansé deviennent les moyens d’expression pour révéler les univers intérieurs d’Anna et Nicolas. Comment ils se font mouvoir pour l’histoire qu’ils racontent, pour leur propre histoire. Et ce qu’ils expriment à travers les subtilités des corps, au-delà de la rationalité.
J’ai cherché à tisser la danse avec la narration théâtrale afin que les interprètes puissent trouver des moyens d’incarner les émotions, les tensions et les transformations des protagonistes. 
Le focus n’est pas uniquement posé sur la technique dansée, mais plutôt sur la liberté de mouvement et d’expression offerte aux acteurs. 
Nous avons travaillé ensemble pour trouver des mouvements qui soient à la fois fidèles et organiques à leurs corps et en même temps uniques. La manière propre à chaque acteur de se mouvoir, afin de découvrir comment les personnages bougent et se déplacent, quelle est leur personnalité, leur langage corporel, et comment ils ont construit leur univers d’interactions. L’univers intime d’Anna et Nicolas. 
Je trouve que l’expression du corps possède un pouvoir de communication entre les être-humains, à travers l’empathie, plus instinctif et parfois inconscient, mais extrêmement puissant.

Propos recueillis par Iliana Filla

Générique

Texte Dorothée Leveau / Mise en scène Laurent Montel / Interprètes Dorothée Leveau, Stéphane Baquet / Chorégraphies Rosario La Falce / Musique Yann Galerne / Durée : 65 min / A partir de 14 ans

Création Festival Off d’Avignon 2024, Du 29 juin au 21 juillet, 14h20, Relâche les vendredis 05, 12 & 19, Théâtre Pierre de Lune, 3 rue Roquille Avignon, Informations : 0412290124 (théâtre), www.theatre-pierredelune.fr – Tarifs : Tarif plein 20.00 € |Tarif OFF 14.00 € |Tarif Réduit 14.00 €

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