[ITW] Rencontre avec Valérie Paüs pour Crache

30 janvier 2024 /// Les interviews
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5 ans après son fascinant et éblouissant Homme Jasmin que nous avions vu au Théâtre des Halles, Valérie Paüs – Compagnie Rhizome – crée Crache (Physiologie d’une langue encombrée), une partition sur ses racines réunionnaises, durant le Fest’Hiver le 2 février à L’Entrepôt – Cie Mise en scène. 

Valérie Paüs fait partie des artistes que l’on aime rencontrer. Son sourire éclaire toujours son visage et invite à la discussion. Lors de notre rendez-vous, au moment où le micro a fait son apparition, nous avons décidé, d’un commun accord, d’enregistrer tout simplement notre échange. En effet, peu aguerrie à l’exercice, l’auteure, metteuse en scène et interprète de Crache (Physiologie d’une langue encombrée), sa deuxième “vraie” création comme elle le souligne, a préféré parler en toute simplicité.

Du conservatoire de La réunion à Avignon

Valérie arrive de son île natale la Réunion dans la cité papale en 2006 pour poursuivre le conservatoire. “Je n’étais pas la première réunionnaise à venir ici, car Avignon entretenait des liens avec le conservatoire de la Réunion. Je me souviens de cette impression : celle d’avoir quitté une île pour arriver dans une île encore plus petite – rires. C’est la première fois que je vivais loin de ma famille, de mes parents. J’ai tout découvert en même temps : la vie en autonomie, le continent, le conservatoire. Ce n’était pas si simple de trouver sa place dans tout ça. Ce qui n’était pas évident, c’était de s’intégrer tout en étant accueillie.

Après différents travaux menés au conservatoire puis repris au compte de sa compagnie, sa première création est L’Homme Jasmin d’Unica Zürn. Même si elle signe alors l’adaptation du livre pour la scène, elle passe aujourd’hui pleinement à l’écriture avec Crache, ce qui ne s’est pas fait sans mal.  

Soigner son rapport à l’écriture

Elle arrive à l’écriture par le biais d’un stage qu’elle effectue en 2018. Celle qui s’est empêchée de gratter le papier jusqu’alors par peur d’être trop théorique suite à des études universitaires et un doctorat de littérature créolophone et francophone, se tourne vers ce médium car, au fond d’elle, elle ressent qu’il y a quelque chose à faire par là ! “Peut-être une façon de se renouveler artistiquement” évoque-t-elle. 

Un enfant et la crise COVID la mettent à distance de la scène et c’est lors du second confinement qu’elle reprend le début de ce qui va devenir Crache. “Le directeur du stage m’avait incité à poursuivre mon écriture, ce que je n’avais pas fait jusqu’en 2020” nous dit-elle en souriant. “Les premières feuilles écrites lors de ce stage se retrouvent dans le texte même si elles ont été modifiées”, nous confie Valérie. 

Ce stage avec pour thème l’intime la met donc sur les rails de son premier texte pour le théâtre. Elle y questionne la langue, un des thèmes principaux, l’identité, ce que l’on peut nous inciter à être, qui sommes-nous au fond de nous-même et les empêchements d’exister  que l’on peut rencontrer dans notre vécu sous diverses formes. 

Quand je reprends mes feuilles, je me dis que mon premier texte ne peut pas traiter de cela”, mais un heureux hasard divinatoire, dirons-nous, lui donne la force de reprendre sa plume. Elle dose son écriture pour ne pas trop donner de place à l’intime et verser dans un texte nombriliste. C’est Thomas Rousselot, son compagnon, qui a la primeur de découvrir la première mouture de Crache. Puis, Olivier Barrère et Gurshad Shaheman, avec lesquels elle collabore, ainsi que Thomas Biaudelle, comédien qui a travaillé à la Réunion, la lisent. Les retours de chacun lui permettent d’avancer, d’affiner l’écriture, et d’effacer les moments trop revanchards ou bien ceux dans lesquels elle pourrait trop s’exposer. “Le va-et-vient nécessaire à l’écriture se fait comme ça, mais il y a également un aller-retour de moi à moi” ponctue-t-elle. 

Crache, une cérémonie théâtrale pour soigner son rapport au créole

Après la toute première version du texte, j’ai voulu en faire une première lecture privée avec des ami·e·s proches pour me rendre compte de ce que donnerait le texte à voix haute. J’ai organisé cela dans la petite salle du théâtre du Petit chien qui fume. C’était vraiment chouette. Les réactions étaient très enthousiastes et cela m’a motivée. Après les premières lectures, une réservée aux professionnels en 2022, lesquels se questionnent sur l’universalité du propos, puis une pour le public au Théâtre Transversal en janvier 2023, il y a eu un temps de frustration car le montage d’une production est très long. Tout s’est fait petit à petit.” La peur de ne pas aboutir se fait ressentir. 

Ce texte que le public va enfin découvrir le 2 février durant le Fest’Hiver, prend la forme d’un rituel théâtral. La comédienne et auteure parle d’un voyage, son voyage intime, celui de rentrer chez elle par la langue. 

J’ai toujours eu du mal à parler librement le créole. Mon histoire de réunionnaise blanche exilée fait que l’on ne m’identifie pas déjà comme telle. Mes parents nous ont toujours incité à parler français, mes frères et moi, alors qu’eux parlent le créole. Nous avons baigné dans cette idée d’échelle des valeurs des langues, et j’ai très bien intégré cette idée ! Même lorsque je parlais créole à la Réunion, j’avais la mauvaise sensation de m’écouter faire. Avec Crache, je convie le public à une cérémonie théâtrale pour retrouver cette langue, que j’ai encore du mal à parler naturellement alors qu’elle fait partie de moi, de mon histoire, de mon être.” D’ailleurs, lors d’une sortie de résidence une dame s’adresse à Valérie en créole et c’est en français que cette dernière lui répondra. Malheureusement nous aurions pu ajouter.

Si l’écriture de sa pièce ne lui a pas permis de soigner totalement son lien à la langue créole, même si elle s’efforce parfois de parler à sa petite fille en créole, Valérie a pleinement conscience de ce rapport étrange et complexe qu’elle entretient avec cette part d’intime. Ce qui est une traduction parfaite des rapports que chacun entretient avec ses propres origines, en somme.

Propos recueillis par Laurent Bourbousson
Crédit photo : Serge Gutwirth

Générique

Crache (Physiologie d’une langue encombrée) de la Compagnie Rhizome est à découvrir dans le cadre du Fest’Hiver le 2 février à L’Entrepôt – Cie Mise en scène. Tous les renseignements ici

Écriture, jeu et mise en scène : Valérie Paüs | Collaboration artistique :  Gurshad Shaheman / Olivier Barrère | Assistant à la mise en scène : Thomas Rousselot | Lumières : Michèle Milivojevic | Son : Stéphane Morisse | Costumes : Coline Galeazzi | Administratrice de production : Nadia Lacchin | Administratrice de tournée : Fabienne Sabatier
Durée 1h15 – A partir de 12 ans
Coproductions, accueils en résidence et partenaires: Théâtre Transversal (Tremplin DRAC), Théâtre des Halles, Centre Départemental de Rasteau, Théâtre des Doms, Théâtre L’Entrepôt/Mise en scène, L’Epi scène, Théâtre des Carmes, La Distillerie (Place aux Compagnies), Cercle de Midi
Soutiens: Région Sud, Conseil Départemental de Vaucluse, Mairie d’Avignon

Crache ! est lauréat du soutien à la création du Cercle de Midi

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