[ITW] Sébastien Delage. Du Queer, du cuir et de la Turbostérone
Avec son troisième album studio, Sébastien Delage vient parfaire sa trilogie débutée avec l’EP “Fou” et l’album “Rien compris”. Depuis 2022, le chanteur émo-queer plonge son public dans le monde queer sans concession ; un monde dans lequel se côtoie le trash et le sensible. “Turbostérone” n’échappe pas à la règle. Interview.
À la tête de son label indépendant DRAMAQUEEN, Sébastien Delage poursuit sa destinée, celle de chanter au public des chansons qui viennent mettre en lumière le quotidien du monde LGBTQIA+. Avec ce troisième album, le côté sombre de la personnalité du chanteur s’efface peu à peu pour laisser place à la célébration d’une sexualité joyeuse teintée des inquiétudes du monde.
Raconter le monde gay et queer

Ouvert aux publics : Est-ce qu’au départ de ton projet, il y a l’idée de raconter en chansons les choses de ta vie avec des mots crus, des mots doux, des mots qui peuvent faire mal, des mots qui peuvent faire réfléchir ?
Sébastien Delage : Mon idée était de faire ça sur mon premier EP et mon premier album mais pas forcément pour les deux autres albums qui ont suivi. Je ne savais pas quelle forme prendrait la suite.
Pour chaque album, ma seule préoccupation était d’éviter les redites, c’est-à-dire que si j’abordais des sujets déjà exploités, j’essayais de trouver toujours un angle différent ou une autre façon de le traiter. C’est un peu comme un exercice de style que de revisiter le même sujet.
J’ai fait ce running gag avec l’idée d’avoir une chanson de baise par album. Les titres “Chanson de baise”, “Baise platine” et “Mon Roméo Alpha” ont quelque chose de très commun, que ce soit dans la construction ou dans les refrains, mais finalement ils sont tous les trois très différents. Ça, c’est un truc qui m’amuse.
Avec le recul, il y a une suite logique à travers les albums. C’est pour cette raison que je me dis que j’ai envie de faire un prochain EP de reprises pour clôturer un peu ce cycle pour travailler un peu différemment par la suite.
Ouvert aux publics : Ton second album, “Baise platine”, traitait de thèmes assez durs. Est-ce que tu as senti un accueil mitigé, avec peut-être un peu moins d’enthousiasme que l’EP “Fou” et l’album “Rien compris” avaient pu susciter ?
Sébastien Delage : Je ne pense pas que ça soit temps par rapport au thème du disque. Alors évidemment, à partir du moment où un album parle de sexualité, cela va mettre soit des gens mal à l’aise, soit les cliver, soit les exclure immédiatement du projet.
Je ne suis pas certain qu’un père de famille hétérosexuel, et je dis ça sans snobisme, qui n’est pas du tout éduqué aux questions queer et qui entend “Baise platine” ou “Désir canicule” soit attentif. Mais je n’essaie pas de m’adresser au plus grand nombre mais si cela trouve une résonance, tant mieux.
Le deuxième album a eu le même accueil que mon premier album et ce sera le même accueil probablement pour mon prochain album. Je sais que mon public est un public de niche et j’ai la chance d’avoir des gens extrêmement fidèles qui me suivent depuis le début. Étant mon propre patron du label DRAMAQUEEN, je vois les gens qui pré-commandent les disques et je vois les mêmes noms qui reviennent. Cette fidélité me touche énormément, ce qui suffit à faire que je dépasse le fait que mes disques n’aient pas un succès immense.
Ouvert aux publics : Et pourtant, tes chansons résonnent comme des intantanés de la vie queer, du quotidien que toustes peuvent entendre, que l’on soit cisgenre ou LGBTQIA+
Sébastien Delage : Oui, évidemment. Avec Paul Mougeot, nous venons de faire la soirée Moojo au Brady. Paul est un homme hétérosexuel qui me suit depuis le départ. Il aime beaucoup mon projet. Je trouve rassurant de voir des hommes hétérosexuels qui s’intéressent aussi aux questions de sexualité, qui ne sont pas forcément les leurs.
Ouvert aux publics : Ton nouvel album est ultra-construit. Lorsque l’on réécoute l’ensemble de ta discographie, l’écriture s’est aiguisée, la musique s’est étoffée, les clips, mais cela depuis le début, sont de véritables œuvres cinématographiques… “Turbostérone” est un véritable feu d’artifice des sens, ce qui fait de toi l’artiste singulier que tu es. Est-ce que tu partages cette analyse ?
Sébastien Delage : Je pense que j’ai toujours apporté la même importance pour chaque album, mais j’avais moins d’expérience. À mes débuts, c’était la première fois que j’écrivais, c’était la première fois que je chantais, c’était la première fois que je composais des chansons pour moi. Je pense que l’attention était la même, mais l’expérience, les gens avec qui j’ai travaillé, comment j’ai aimé raisonner avec des mots, des accords… fait qu’à chaque album, j’ai essayé de passer un step.
Merci pour le feu d’artifice. J’ai juste l’impression d’avoir fait un album un tout petit peu mieux que celui d’avant, et j’espère que celui d’après sera encore un tout petit peu mieux.
retrouvez le review de Turbostérone en fin d’article
Des clips semblables à des œuvres cinématographiques

Ouvert aux publics : Revenons à l’image qui est importante dans ton projet. Tes clips sont de véritables œuvres cinématographiques. Peux-tu nous parler en premier lieu de “Mon Roméo Alpha” qui vient clore ton triptyque érotique visible uniquement sur Viméo et nous dévoiler les coulisses de ces tournages ?
Sébastien Delage : C’est une question que l’on me pose assez souvent. rires. Je suis quelqu’un d’assez pudique et timide dans la vie. Je n’ai pas pris de pseudonyme, je parle de moi et c’est une manière pour moi de travailler un peu sur cette timidité, mon anxiété sociale. Les clips érotiques sont vraiment un exercice extrêmement amusant à faire car ça fait tomber plein de barrières, celle de la timidité, de la pudeur…
Pour chaque réalisation, le but est de s’amuser. Les figurants sont des copains, des anciens amoureux. Nous sommes à l’aise et bien évidemment, tout est simulé dans les clips. rires.
On se marre comme des bananes parce qu’on est en train de faire semblant de faire l’amour, et que derrière la caméra, il y a Johan, le réalisateur des trois clips et Lola, à ses côtés, qui fait la lumière ou le cadre.
L’idée pour ces clips était d’en faire quelque chose d’amusant parce que la sexualité gay a été stigmatisée tellement longtemps, ne serait-ce qu’à cause du Sida. J’ai vu mon oncle en mourir en 1994, et jusqu’à l’arrivée de la PReP, j’étais persuadé que j’en mourrais également, que c’était notre destin à tous.
Tous les clips de Sébastien Delage : ici
Ouvert aux publics : Tu prends donc le contre-pied dans ces clips et tu transformes la sexualité gay en quelque chose de joyeux.
Sébastien Delage : Tout à fait. Je voulais montrer une sexualité joyeuse, non basée sur le camsex, qui ne soit pas quelque chose de malsain. Je voulais faire de ces moments, des moments de joie.
Ouvert aux publics : On ne compte plus les clips que tu as réalisé. Il y a notamment celui de la chanson “Sport”, extraite de ton dernier album. Peux-tu nous raconter l’histoire du tournage ?
Sébastien Delage : Le clip a été tourné en deux heures et nous l’avons tourné Chez Olympe à Pantin, un lieu queer éco-friendly.
J’avais découvert le travail de Younès Guilmot sur Instagram, qui est un danseur fabuleux, un garçon extrêmement talentueux et d’une gentillesse folle. Pour la chanson Sport, je souhaitais un plan séquence d’un garçon qui danse et c’était tout. Une fois sur place, je me suis dit qu’il fallait peut-être aller plus loin dans l’idée. Manu Marnier au cadrage a fait des propositions et nous avons foncé.
Ouvert aux publics : On retrouve Manu Marnier sur la plupart de tes clips. Il fait partie de ta famille professionnelle ?
Sébastien Delage : Depuis le clip de la chanson Une longue histoire, et même ceux d’avant, j’ai rencontré des gens formidables qui sont devenus des amis, ma famille professionnelle et au fur et à mesure de travailler ensemble, on sait ce que l’on veut.À Manu Marnier, on peut ajouter Lolo Protar également.
Depuis le début, je porte une attention particulière aux clips, ce qui fait qu’il existe 17 clips mis en ligne en 3 ans.
Ouvert aux publics : Une véritable passion en fait ?
Sébastien Delage : C’est plus un besoin pour moi. Après le lycée, j’ai fait une fac de cinéma. J’ai toujours été sensible à l’image. Ce qui est génial avec la musique, c’est que c’est un projet qui est un peu à 360 degrés, il y a plein d’aspects. Il y a une partie image, qui est à mon sens aussi importante que le disque lui-même, il y a l’artwork qui fait que l’on retient certaines pochettes d’albums.
Un fanzine de 302 pages pour « Turbostérone »
Ouvert aux publics : L’image justement. Tous tes albums sont accompagnés d’un fanzine. Est-ce que c’est un prolongement des LP, une version augmentée de ces derniers ?
Sébastien Delage : Exactement, le fanzine, à la base, c’est un songbook avec les paroles, les accords et des œuvres qui apportent une lecture différente des thèmes. Mes chansons étant personnelles, ne sont vues que par un seul angle, un seul prisme de lecture, une vision qui est la mienne. Et il y a des choses qui, à mon sens, méritent d’être explorées un peu plus en détail.
Le fanzine donne à des artistes l’occasion de s’exprimer sur les sujets abordés, d’apporter un point de vue différent, ou simplement de s’amuser autour de cela. De toute façon, tout ce que je fais dans ma vie, c’est pour m’amuser.
Ouvert aux publics : Peux-tu nous présenter le fanzine qui accompagne l’album « Turbostérone » ?
Sébastien Delage : Oui, avec plaisir. Je suis très heureux de ce fanzine de 302 pages sur un très beau papier. C’est un sacré bouquin. Les artistes invité·e·s se sont emparés des chansons et ont laissé leur imaginaire faire le reste. On retrouve des illustratrices et illustrateurs, des auteures et auteurs, des photographes… et le tout est assez joyeux.
Propos recueillis par Laurent Bourbousson
Photos : Laurent Humbert
« Turbostérone » à la loupe

Cet album est un voyage auquel Sébastien Delage invite son auditeur. Seul conducteur à bord du bolide, il se livre sans retenue avec une certaine légèreté. Attachez vos ceintures !
- Cœur Parking
Avec ce titre d’ouverture aux allures rock, Sébastien Delage nous fait monter à bord de sa voiture. Véritable scénario chanté, Cœur Parking illustre le parallèle entre le monde viril de la carrosserie, et celui des dates, de ces rendez-vous furtifs à l’abri des regards lorsque l’on s’aime comme des folles.
- Catastrophe
Après les riffs de guitare, Sébastien Delage chante la décadence du monde. Ce féru de cinéma mêle des titres de films sur une musique qui se danse à deux, jusqu’au bout de nos vies, jusqu’au dernier souffle. Une des pépites de l’album. À vous de retrouver tous les titres des films. On en dénombre 14…
- Game Boy
Parce que des soirées entre amis gays sont des soirées normales, ce titre raconte une soirée entre potes, à jouer à des jeux vidéos, jusqu’au bout de la nuit. L’écriture à double sens comme souvent chez Sébastien Delage éclaire ces parties sous un nouvel angle. Une chanson pop qui vous fait balancer la tête à son écoute.
- Tribal Tattoo
Sébastien Delage raconte son rapport aux tatouages. Le chanteur nous a confié que cette chanson a été faite rapidement : ‘Je voulais faire une chanson sur le tatouage parce que c’est quelque chose d’important pour moi” et l’on comprend cette importance à travers les paroles. Ses tatouages sont un véritable marqueur de ses rencontres et de sa vie.
- Mon Roméo Alpha
C’est la chanson de baise de l’album. Le rythme soutenu, très rock, revient avec ce titre. Les paroles signées par Sébastien Delage et Anthony Iriart sont sans détour : frontales pour un moment de sueur décomplexé. Joyeux.
- Montmartre Mountain
Retour sur une rencontre à même la rue, sur la colline de Montmartre. Les paroles racontent l’éphémère qui se grave à jamais dans la mémoire.
- Interlude
C’est par ce titre que tout a commencé. “C’est la genèse de l’album et c’est le seul texte dont je n’ai pas écrit un mot. Il est en prose et on le doit à Anthony Iriart qui a une justesse décriture folle et qui est talentueux. C’est la seule chanson qui n’est pas chantée mais qui est sublime” raconte Sébastien Delage.
- Romance Winchester
Retour à la pop avec ce titre qui raconte un amour construit sur un rapport dominé/dominant brutal. Le tout finissant sur un Full Metal Jacket.
- Sport
Paroles de père hétérosexuel qui souhaite élever son fils au rang de macho et effacer toutes traces de sensibilité mal placée dans le monde du patriarcat. Le clip qui accompagne ce titre est sublime et sonne tel une victoire sur le combat que peuvent se livrer les pères et fils.
- Tendr’ex
Que serait une vie sans des souvenirs d’exs ? Sébastien Delage raconte la fin et la survie d’une histoire dans ce titre qui s’ouvre sur un guitare-voix avant de se déployer au son des claviers et des guitares. C’est doux et nostalgique.
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Laurent Bourbousson