Le Festival C’est pas du luxe veut changer notre regard sur la précarité
Huitième édition du festival, du 25 au 27 septembre 2026 — 76 projets, une trentaine de lieux, et une conviction : personne n’est à l’abri.
« On a l’impression d’être un morceau de trottoir »
C’est une phrase lâchée pendant une maraude, à Marseille, par une personne à la rue. Elle a été retenue, écrite, dessinée, et elle est devenue une case du jeu Bienvenue à Fantômia de l’autrice de BD Lisa Lugrin. Elle dit tout de ce que le festival C’est pas du luxe cherche à combattre : pas seulement la pauvreté, mais l’invisibilité.
« On a parfois l’impression d’être transparent, inexistant comme Casper le fantôme », racontent les contributeureuses au jeu. « Des gens s’arrêtent et me disent : désolé, je n’ai pas d’argent. Je leur dis : je m’en fiche, juste discuter, c’est déjà beaucoup. »
C’est peut-être la plus juste définition de ce qu’est être précaire aujourd’hui : non pas seulement manquer de moyens, mais compter pour personne. Que le regard des autres glisse sur vous. C’est cette expérience-là que le festival, porté par la Fondation pour le logement des défavorisés, La Garance (scène nationale de Cavaillon), l’association Le Village et Emmaüs France, met en lumière depuis maintenant huit éditions.
Être précaire : une frontière bien plus mince qu’on ne le croit
L’organisation le répète sans détour : les thèmes ne sont jamais imposés aux compagnies qui participent. Le festival lance un appel à candidatures en décembre — cent cinquante propositions reçues cette année, une soixantaine retenue — et les sujets se dessinent ensuite, comme le reflet d’un moment de société. Résultat : on y parle de la rue, mais aussi de famille, d’amitié, de logement, de vieillesse, de santé, de corps abîmés, de ruptures.
Car la précarité n’est pas un état figé ni un club fermé. On y entre par une séparation, une maladie, une perte d’emploi, un logement qu’on quitte. Les pensions de famille, qui accueillent des personnes longtemps isolées ou passées par la rue, le rappellent : personne n’est jamais si loin de la bascule. « On se sent de plus en plus impuissants », confie Vincent Delahaye, de l’association Le Village, « et des temps comme celui-là nous ramènent à un endroit d’émancipation possible. »
Tout le travail du festival consiste alors à faire glisser le regard : de la pitié vers la reconnaissance. « Il ne faut pas que le public vienne s’apitoyer », insiste l’équipe. Tous les projets sont accompagnés par des artistes professionnels — une exigence artistique autant qu’une protection : on ne met pas des personnes fragiles en situation de fragilité supplémentaire.
Des apprentis comédiens, chorégraphes et auteurs d’un jour
Car c’est bien là la force du festival : les personnes concernées n’y sont pas des sujets de reportage, elles sont sur scène, elles écrivent, elles dansent, elles dessinent. Auteures et acteurs d’un jour.
Elles inventent de toutes pièces les règles d’un jeu de l’oie géant (5 × 6 mètres) où l’on avance en fantôme et où le but est de sortir de la rue — « ce sera très dur, il y aura plein d’obstacles ». Elles écrivent des textes dans dix structures Emmaüs, publiés aux éditions Bloc sous le titre Écrire les marges et portés au théâtre par la compagnie Mille Visages, dans Du silence à nos voix. Elles dansent un battle hip-hop intergénérationnel avec la chorégraphe Marina Gomez, où des corps fatigués prennent le risque du mouvement, collectivement. Elles accueillent des ânes dans une pension de famille drômoise et en font un spectacle musical. Elles apprennent à porter et à être portées avec la compagnie Le Doux Supplice, défilent en « Quatre corps en verre » dans les rues d’Avignon, fabriquent un lookdog sur une musique de Gaël Faye, se réapproprient un tournage dans le bois de Vincennes, ou détournent les vêtements qu’on leur donne en pièces de haute couture (Experts esthétiques).
D’autres deviennent commissaires d’exposition. Pour la troisième collaboration avec la Collection Lambert, une vingtaine de personnes — dont beaucoup résident en pensions de famille — ont travaillé avec Émilie Rousset et Louise Hémon sur une question simple et vertigineuse : qu’est-ce qui fait famille aujourd’hui ? Peut-on refaire famille avec ceux qu’on choisit ? Les œuvres sonores et vidéo Écho et Zéphyr, tournées en partie à la carrière de Mouvron, seront activées au cœur du musée.
L’idée court partout : ce que ces personnes produisent n’est pas un exutoire, c’est une œuvre. Et l’œuvre, elle, se met à exister pour elle-même.
La force d’un festival qui refuse de grossir
Trois jours, une trentaine de lieux, dont beaucoup dans l’espace public — places, chapelles, patrimoine, squares. Un journal quotidien, Le Billet, rédigé en comité de rédaction chaque jour et imprimé pendant la nuit. Une galerie ouverte où chacun peut exposer. Des affiches dessinées dans les associations et placardées dans toute la ville. Des ateliers de vitrail, de forge, de chant, de danse, d’arts plastiques. Et un goûter final à 17 h le dimanche : la plus grande tarte aux pommes du monde, une pile de crêpes géante, une nappe à l’infini — bien plus qu’un dessert, une manière de se dire au revoir.
Deux principes disent beaucoup de l’ambition. D’abord, le prix libre : un bracelet, on donne ce qu’on veut. « Ça permet de ne pas poser la question aux personnes de savoir si elles sont bénéficiaires du minimum social — ça pourrait les renvoyer à leur condition. On accueille tout le monde sans poser de questions. » Et pas de réservation, pour laisser la possibilité de se décider le jour même.
Ensuite, la décision de ne pas s’agrandir. « On souhaite rester à une échelle où on va se rencontrer dans la rue, où on a le temps d’échanger. Si on devient trop gros, on n’aura plus cette possibilité. » Un peu de frustration plutôt que la perte de ce qui fait la valeur du rendez-vous.
Le festival, lui, ne s’arrête pas au dimanche : les œuvres ont plusieurs vies. Les expositions à la Collection Lambert restent visibles au moins trois mois, et un « rebond » est organisé le week-end suivant au Cratère, scène nationale d’Alès. C’est un choix : « que les personnes, amateurs et professionnelles, ne travaillent pas que pour ce moment à Avignon, mais que les projets vivent dans la durée. »
Un rôle d’alerte, dans un contexte tendu
Le festival se veut donc aussi un plaidoyer. Celui d’une idée simple et souvent reléguée : la culture est un droit, au même titre que les autres. « Souvent, on pense qu’il faut d’abord donner à manger, un accès à l’hygiène, et que peut-être, quand tout ira bien, on parlera artistique. Nous, ce qu’on dit, c’est que c’est souvent par la rencontre avec un artiste qu’on retrouve sa dignité. » Un combat d’autant plus nécessaire que ces projets restent difficilement finançables, faute de lignes budgétaires publiques dédiées.
Le luxe, justement
Benjamin Lavernhe, de la Comédie-Française, est le parrain de cette édition, présent à l’inauguration du vendredi 25 septembre. Il avait découvert les accueils de jour avant même le film qui l’a rendu familier du grand public, et son engagement s’inscrit dans la durée.
« C’est pas du luxe », c’est le nom du festival, et la formule prend tout son sens quand on écoute les mots employés par celles et ceux qui le font : dignité, estime de soi, émancipation, rencontre, expérience humaine. « On n’est pas que spectateur et on n’est pas qu’acteur : on est à l’endroit d’une expérience humaine. »
Un groupe de recherche sociale composé de chercheurs, de travailleurs sociaux et de personnes en situation de fragilité suivra l’événement pour en mesurer les effets — premier retour attendu en 2028.
Il reste une question, peut-être la plus dérangeante : et si le luxe, ce n’était pas ce que l’on croit ? Là où l’on parle habituellement de survivre — à la rue, dans un accueil de jour, un jour sur deux sans savoir de quoi demain sera fait — le festival choisit de parler de créer. Changer de mot, c’est déjà changer de regard. Et changer de regard, c’est la première des manières de rendre à quelqu’un son existence.
Laurent Bourbousson
Crédit photo : L’équipe du Festival C’est du Luxe lors de la conférence de presse ©LB
Générique
C’est pas du luxe — 8ᵉ édition, du vendredi 25 au dimanche 27 septembre 2026, à Avignon. Prix libre, sans réservation. Programme complet en ligne.