Constellations à l’écoute du monde
Pour ses 30 ans, la compagnie Kubilai Khan Investigations s’offre un 16ème festival à son image : indiscipliné et impertinent.
Places, plage, jardins, théâtre… Depuis 16 ans, le festival Constellations n’a jamais si bien porté son nom qui irrigue le territoire – Hyères et Toulon – de gestes chorégraphiques et musicaux souvent inédits. Un tour de force réussi grâce à la pugnacité de Frank Micheletti, danseur et chorégraphe de la compagnie KKI ! Éclectique, inventive, disruptive, la programmation est anti-consensuelle, avec son lot de propositions radicales ou décalées, d’actes de résistance, de formes novatrices, de pensées engagées. Parfois dans une seule et même pièce ou performance.
Impériale Mercedes Dassy
Sur les compositions sonores de Maxime Pichon comme sur des samples ou morceaux de Cher et d’Alicia Keys, la jeune danseuse et chorégraphe bruxelloise Mercedes Dassy impose sa présence magnétique dans un solo où la danse est un combat – contre le fascisme, le capitalisme, le patriarcat, la destruction du monde – et son corps une arme qui déploie une énergie féroce et mordante habitée par une extrême douceur. Une délicatesse éprouvée dans de micro-gestes, d’impromptus frémissements, sans cesse contrebalancée par une punk attitude. Un poing levé, une grimace faciale, un costume déchiré… son corps littéralement traversé par une myriade d’émotions en tension permanente, entre force et fragilité. Mercedes Dassy, jeune maman, artiste et activiste, a choisi de rester debout plutôt que de s’effondrer face au fracas du monde, faisant résonner en elle – et le public – les célèbres paroles de Cher : « Do you believe in life after love ? ».
L’iconoclaste François Chaignaud
En 2018 déjà, en équilibre sur des échasses, François Chaignaud brillait dans l’opéra-ballet baroque Romances Incierto accompagné par un quatuor de musiciens virtuoses. Aujourd’hui, il nous surprend encore dans le duo Mirlitons formé avec l’artiste de human beatbox Aymeric Haynaux. Quand l’un s’élance dans une poésie sonore puissante et libre, l’autre s’aventure dans le flamenco et ose les pointes sur claquettes. Le plateau devenant alors le théâtre sonore de leurs vibrations communes autour d’un même motif : « qu’est-ce qui meurt qui danse encore ? ». Les deux complices s’élancent dans une conversation physique et vocale aux allures de transe, ponctuée de bruits, de heurts, de clochettes tintinnabulantes, de chants. « Un espace espiègle d’écoute et de défi » qui, jamais, n’exclut le spectateur.
Bruno Freire et Bérengère Fournier en alerte, Sandra Français facétieuse
Le performer Bruno Freire s’élance à corps perdu dans une conférence dansée aussi exaltante qu’exaltée sur les mots de l’activiste et écrivain écologiste Ailton Krenak, auteur de La vie n’est pas utile, et premier membre autochtone élu à l’Académie brésilienne des lettres en 2023. Sous la forme d’une conférence ready-made, Bruno Freire construit une collection de gestes autour du merveilleux et nous alerte (en porte-voix du brésilien) à « avoir le courage d’être résolument vivant ». Une invitation psalmodiée et dansée où le mot et le mouvement s’accordent au présent, se répondent, digressent, trouvent un appui, s’interfèrent. Au risque, parfois, de nous perdre dans les méandres d’une pensée complexe sur l’écologie, l’économie, la guerre, la conscience… Entre état des lieux et avertissement, la performance nous éveille et nous réveille à la vie. Autre prise de conscience de la relation entre l’homme et la nature, et autre traversée, avec Vivarium chorégraphié par Bérengère Fournier et Samuel Faccioli. Ici le décor, la scénographie et les images virtuelles viennent appuyer le propos sur « nos humanités oubliées » et notre impossible retour à notre état premier. D’apparitions en disparitions elliptiques, de silhouettes découpées, d’effets spéciaux et d’arrêts sur images comme au cinéma, Bérengère Fournier installe sa danse dans une succession de mouvements suspendus, de gestes lents, de figures prostrées. Une mise en abime visuelle et sonore composée d’éclats et de fulgurances qui captent ou perdent notre attention ; pourtant ce cri qui vient de l’intérieur, du plus profond de son corps, le propulse et le secoue, le métamorphose en être primitif, ne peut nous laisser indifférent. Par sa présence magnétique, la danseuse et chorégraphe impose son rythme, passant du calme à la tempête dans un épilogue quasi chamanique où le corps s’affole, combat, se délie, se décompose. Et, in fine, résiste.
De nature, il en est question dans Utopy interprété par Sandra Français et Elisabetta Guttuso. Mi-animal, mi-humain, le binôme se déplace en miroir pour vivre une transformation codifiée par la couleur, les masques, les costumes fabriqués à partir d’éléments de récupération. Il balance, oscille, s’interpénètre dans un jeu corporel à la rythmique séquencée, suggère des mouvements reptiliens… A la manière d’une parade amoureuse et dans la pure tradition carnavalesque, il révèle une nature imaginaire où l’homme et l’animal joueraient à force égale. Il y a de la poésie et de la générosité dans cette proposition un zeste candide.
Les Delgado Fuchs en famille
Présent à Constellations en 2022, Marco Delgado revient dans Run Baby Run entouré de sa femme, Nadine Fuchs et de sa fille, Lili-Marlo Delgado. Une création intergénérationnelle à la saveur toute particulière, décalée (rien ne laisse présager le geste à venir), outrancière (décor et costumes sans queue ni tête), majestueuse (une interprétation hors pair) pour dire la nécessité « de faire corps ensemble ». L’ambiance délicieusement mystérieuse combinée à des silhouettes énigmatiques introduit la pièce à trois corps, trois voix, trois histoires intimes entremêlées jouant sur les anachronismes et les faux semblants. Affublés de postiches, moulés dans des justaucorps et chaussés de bottines à talons, les trois complices entrent dans le jeu avec un plaisir partagé : ils arrosent des plantes, fouettent l’air à l’aide d’un lasso, crapahutent dans le public en caressant des chouchous laineux et sonores… Avec le même talent que l’iconoclaste Marco Delgado, ils font voler en éclats les attendus et débrider le convenu, comme dans leur manière de se réapproprier le flamenco. Loin des clichés !
KKI tout azimut
Plus que jamais présente dans cette édition, la compagnie a déployé toutes ses forces dans des performances dansées (Extra terrestre), des ateliers, des duos musique et danse (Paper Ritual), des DJset, les solo de Frank Micheletti (What Iwas doing when I was doing what I was doing) et Makou Seck Gawlo (Makou.s) ou encore le duo BPM : Decimal dance avec Aline Lopes et Elarif Hassani. Un pas de deux qui « alimente le geste dansé à une montée du BPM par décimal » : hypnotique, millimétré, écrit et improvisé simultanément. Une gageure ! Contraints par un espace de deux mètres sur deux, engagés à attraper la pulsation musicale le plus finement possible, chacun dans sa bulle mais à l’écoute de l’autre sans se toucher ni se regarder, à quelques exceptions près…. Le résultat ? Une synchronie totale des corps, des souffles, des vibrations qui crée un espace commun dans lequel « danser ensemble » prend tout son sens. Mais n’est-ce pas là, justement, le credo de la compagnie et de son festival ?
Marie Godfrin-Guidicelli
Le festival Constellations s’est déroulé du 16 au 24 septembre à Hyères et Toulon.