Tempest 3 fois la colère sublimée
Tempest confirme que la compagnie Voetvolk nous offre immanquablement des propositions sans cesse renouvelées et pleinement réussies. La gémellité créatrice de Lisbeth Gruwez et Maarten Cauwenberghe explore continuellement le rapport au corps dans son implantation au monde. Elles invitent la sublime lumière de Jan Martens pour ce pas de coté sur la force de la colère dépouillée de sa violence.
3 fois la colère, le titre du roman de Laurine Roux qui vient de recevoir le prix des libraires 2026 pourrait être le sous-titre de Tempest, la nouvelle création de la compagnie Voetvolk : Il en résume les intentions artistiques, autant que ses réalisations scéniques. Une multiplication dans un cadre de division fragmenté par des représentations obsolètes.
Une déreprésentation de la Tempête
Dans la salle du Kiasma de Castelnau-le-lez, le blanc domine dans la pénombre. Seuls quelques émanations de couleurs s’échappent de cette atmosphère quasi polaire d’un blanc immaculé à la plénitude pesante. Une pente douce sur laquelle Lisbeth glisse, l’emmène au bord du plateau dans des gestes de poussées, de traction avant du corps jusqu’à une libération appuyée d’un jaillissement de lumière. Durant sa progression, un souffle de sons étouffés s’engouffre dans le silence.
Surpris par l’absence d’images scéniques et corporelles que véhiculent habituellement la tempête, de la rage à l’orage, de la violence aux dégradations, aux pertes de repère, nous nous laissons porter par cette mise à distance de l’évidence. Un positionnement radical, innovant, empreint d’une beauté abrupte où le corps s’exprime en intentions, postures, plus qu’en déplacements. Très minimaliste et contenu, codifié dans une forme de mélange d’arts martiaux et de yoga chaque mouvement semble autant réfléchi qu’appuyé de charme. Une certaine microgravité qui nous place en apesanteur. Des petits moulinets de poignets nous évoquent des oiseaux retenus dans les mains, autant que des pratiques ancestrales d’Asie.
Lisbeth Gruwez détourne la représentation que nous avons de la tempête, de son chaos grouillant de violence, des mouvements larges, démesurés, désordonnés pour en montrer son intériorité, insidieuse dans les traces qu’elle laisse dans le corps après son passage. Du caractère de violente perturbation atmosphérique, elle n’en garde que la perturbation de sens pour en dessiner au plateau une présence sous cutanée très juste, intime, superbe. Elle en fait une colère blanche, froide dans laquelle elle glisse en son centre pour en démonter ses mécanismes et percevoir la façon de s’en protéger. Plonger et se relever, pour s’en remettre, pour avancer, pour dépasser la situation de crise.
La puissance de ce spectacle est de sortir des représentations pour développer des images positives, solaires, piaculaires. Une maîtrise ultra élaborée des gestes, des affects loin des possibles débordements, des pulsions incontrôlées, sortie des naufrages, des effets de catastrophes, de destructions que génèrent le monde actuel. Briser la spirale et remettre du sens, se questionner, se ré-inventer.
J’habite la colère et le monde
Face à ces chaos, certains comme (LA)Horde prenne la position passive de « Après moi, le déluge », restant au premier degré de la réflexion, un hors champ du problème. Dans une scénographie ostentatoire et inutile, la création artistique reste à la porte de toute proposition si ce n’est d’en recycler des temps forts d’autres spectacles d’autres compagnies. Du déjà vu stérile. déjà Et d’autres comme Lisbeth et Maarteen se plongent au cœur de la tempête pour en comprendre les mécanismes pour traquer en son sein le calme propice à la réflexion, à la survie, à l’après. Mais aussi la force qu’elle procure, l’énergie qu’elle propulse dans son sillage. Une vraie recherche se détache de cette proposition.
Lisbeth nous surprend et nous percute avec la force de l’intelligence des sages dans ce positionnement très singulier face aux affres du monde qui nous secouent et à nos démons internes. Elle-même sur scène a un corps secoué, vibrant de pulsions qui la rongent, venus d’un autre temps ou d’une agression immédiate ou passée. Son corps y répond avec la mémoire affective de son vécu. Il se met en défense, en position fœtale, en tension prêt au combat accompagné de sautillements ou en positionnement zen et figure d’arts martiaux Une sorte de cartographie du corps vécu se dévoile où la peau pourtant cachée sous le vêtement est une interface. En colère nous pouvons être hors de nous. C’est ce que nous fait vivre cette pièce malicieuse, visionnaire en prenant le contre-pied de toute représentation primaire de la violence, elle la sublime dans sa fonction expiatoire, dynamisante, necessaire.
3 fois la colère
Ici, encore plus que dans d’autres créations de Voetvolk, Lisbeth Gruwez n’est pas la seule interprète, la musique toujours aussi travaillée et sublime de Maarten Cauwenberghe et la lumière Jan Martens sculptent cette pièce en live. Nous assistons à un véritable ballet à trois interprètes où chacun est partenaire et non accessoire. L’un s’imprègne de l’autre, l’embellie, lui sert d’interlocuteur dans un dialogue ininterrompu. La musique de Maarten Cauwenberghe semble brodé de sons, de bruits d’admosphére de rue, de vie, des cloches s’invitent, des rythmes electro nous envoutenr en miroir des gestes. La lumière est tantôt représentative de la tempête, placée à coté de la danseuse ou en accroche visuelle qui se décompose dans la puissance de la présence scénique de Lisbeth.
De dos en haut de la pente comme si elle tournait le dos à sa colère ou immergée sous les effluves de fumée de la tempête, Lisbeth Gruwez accorde sa réflexion à l’existence d’une force tranquille qui porte au-delà de soi, au delà du désordre mondial ou intime. Elle nous a désarmé pour mieux nous cueillir et nous ravir. dans une grace de geste dont elle a le secret.
Au ruban rouge qui se déroule à la fin de la pièce nous accrochons le bonheur d’avoir vécu un moment unique de recherche créative qui porte l’art dans une des ses plus belles formes : l’authenticité d’un travail artistique qui prends position, qui offre un point de vue.
Si vous voulez vous imprégner de l’essence de cette compagnie et de ce que représente vivre l’art pour tous, rendez-vous le 29 et 30 août au Rubirock dans les Ardennes pour la troisiéme édition du festival le plus rock and roll et inventif de ces derniéres années. https://www.voetvolk.be/rubirock-3/
Marie Anezin
Crédit photo : Laurent Philippe
Tempest a été vue le 27 juin 2026 au Festival Montpellier Danse.
Générique
Concept : Voetvolk
Chorégraphie et performance : Lisbeth Gruwez
Musique : Maarten Van Cauwenberghe
Éclairage : Jan Maertens
Conception scénographique : ruimtevaarders
Implémentation scénographie : Decoratelier KVS
Réalisation des costumes : Eli Verkeyn
Martial arts mentor : Rob Gemmeke
Chaperonne artistique : Christine Herman
Remerciments : Francesca Chiodi Latini et Koen Tachelet
Production : Voetvolk vzw
Coproduction : December Dance (Concertgebouw Brugge & Cultuurcentrum Brugge) (Belgique), MA scène nationale – Pays de Montbéliard, Perpodium, POLE-SUD CDCN (Strasbourg), Theater im Pumpenhaus (Münster/Allemagne)
Résidences : kunstencentrum BUDA (Belgique), CENTQUATRE-PARIS, Chang Theatre (Bangkok/Thaïlande), kunstencentrum nona (Belgique), POLE-SUD CDCN (Strasbourg), Theater im Pumpenhaus (Münster/Allemagne), Voetvolk Atelier Rubigny, WestK Performing Arts (Hong Kong)
Distribution internationale : Artemis Stavridi & Materialise – Stéphane Noël
Avec le soutien : Tax Shelter du gouvernement fédéral belge et du gouvernement flamand
