[VU] Branle de Madeleine Fournier : La danse ça peut être très contagieux
« Mais Guillaume de Honstein élève soudain sa main baguée pour donner un signal alors des doigts s’écrasent sur les touches d’un des trois claviers des orgues de la cathédrale. Un long son s’étire… des dernières phalanges pianotent des cuisses de fidèles. Un pied d’organiste enfonce une pédale. Une stridence déclenche des secousses dans les épaules de paroissiens. Une mélodie s’installe. Les bassins de ceux venus à la messe ondulent. Et allons-y le cantique. Oui c’est un flash mob !… De grands vitraux dégueulent des flots de couleurs sur les dalles alors qu’une bigote commence par des entrechats avant que la danse ne s’empare de tout son corps. En proie à une tristesse absolue, sans doute parce qu’elle suppose que sa croyance sera bientôt révolue, ses broderies au point de croix éclatent. Ses jambes se montrent jusqu’au hanches avec des ronds qui sentent l’école du saltimbanque. Tempêtes et orages de notes secouent la cathédrale. Voilà qu’on casse l’arc en ciel, qu’on plie la neige, qu’on roule la mer, tout le monde se met à danser dans les travées. Faites péter le Magnificat ! Ce hideux cauchemar n’a pas de trêve et va furieux, fou. Tous les fidèles (malades) se trouvent emportés par un même courant galvanique. » (Entrez dans la danse, Jean Teulé, p.106)
Pour sûr que Madeleine Fournier, ses acolytes-partenaires et sans doute moi-même aurions sombrés dans cette étrange épidémie strasbourgeoise de 1518 ! 1
Entre acceptation sociale et folie il n’y a qu’un pas (de danse).
J’ai été embarqué par la proposition « secouante » de Madeleine Fournier. J’ai trouvé le contexte, la configuration de l’espace, la résonnance, l’ambiance simple et circulaire propre au bal, le gradinage, le bois… et le vent !… particulièrement pertinents.
Le temps de la messe – le spectacle commence par un déploiement de définition scandées avec une résonnance religieuse -, de la mise en place, de l’imprégnation, de l’infusion du rythme… et c’était là. Cette légère et furieuse envie de bouger. Ce rire intérieur qui s’installe et les éclats de rires qui spontanément s’expriment. Le regard rapide autour de soi… puis le ok d’acceptation que l’on se donne à soi-même de trouver joie et plaisir à la proposition. Pas de gêne, pas de moquerie. Une présence, un partage avec ces drôles, ces bouffons, ces saltimbanques, ébranlé.es avec/et-ou contre leur gré.
J’ai aimé ce jeu subtil du dedans-dehors. Parfois maîtres d’eux-mêmes, satisfaits, dans le contrôle ; puis dans l’instant qui suit, hors d’eux, pris par « autre chose ». Se mouvant au dépend d’eux-mêmes. Contre leur gré mais acceptant cette incarnation, l’observant même.
Le branle, ça remonte ! Et surtout cette danse originairement populaire a vu sa structure modifiée et remodifiée, passant allègrement de la basse cour à la haute ! C’est tout cet univers que j’ai aimé voir se déployer dans cette proposition, voyageant dans mes images du passé de « La Parabole des aveugles » de Brugel l’Ancien à la danse de Saint-Guy si bien dépeinte par Jean Teulé. De l’expression de l’imagination mise en mouvement à une envie d’y aller… de les rejoindre (mais non ça ne se fait pas… bien que j’aurais été curieuse de voir ce qui aurait pu se passer.)
Qu’on ne s’y trompe pas, cette folie est organisée, écrite, construite, maitrisée. Les déconstructions de bourrées sont précédemment passées par la maitrise minutieuse de « ces » danses de bal anciennes et parfois très structurées dans les directions, déplacements et rythmes. Et le message est bien là.
L’acte de danser ensemble
Au-delà de la forme complexe et joyeuse qui m’a ravie, je m’interroge à postériori. Je reviens moi aussi à mes anciens amours, au sens de tout cela, à la résonnance sociale et politique que cet acte de danser ensemble revêtait, revêt et je l’espère revêtira toujours quelque part.
Ebranlé, je trouve que nous le sommes. Individuellement parfois et collectivement surtout. Fragiles sur nos appuis. Cet ébranlement nous est pour beaucoup imposé par l’extérieur. Nous « sommes bougés ». Et nous sommes aveugles. La référence qui m’a paru évidente à cette œuvre de Bruegel n’est sans doute pas anodine. Appartenant aux dernières années du peintre, elle y représente une humanité aveugle se précipitant vers son inévitable destin, avec un mélange de ridicule et de cauchemar. Et nous ? Sommes-nous capables de sentir ce monde qui tremble sous nos pieds ? Sommes-nous capables de nous mettre nous-même en branle ? Sommes-nous capables de nous prendre par la main, par le pied, par les yeux, par le cœur, le corps que sais-je… Pouvons-nous marcher ensemble ? Le branle, dont la base n’est autre que la marche, n’avance pas en ligne droite. Il courbe, avance et recule… mais il finit par avancer quand même. Les aboutissements sont imprévisibles, mais cette force du commun en mouvement qui est à la fois un lieu commun et une constante propre à l’humanité : on ne peut la nier.
Concernant la lubricité, je dois avouer que ce n’est finalement pas ce que je retiens le plus de cette proposition. Mais comme toujours avec les artistes irremplaçables de spectacle vivant, chacun lit son histoire, vit ses résonnances propres.
Ce que je retiens de la proposition de Madeleine Fournier et de ses compagnon.es, c’est le rappel à la joie, à la folie – dans le sens feu sacré, qui peut (et doit) s’emparer de nous. Que nous en soyons le déclencheur ou non, sachons l’accueillir et l’entretenir pour vivre et avancer ensemble !
1 En référence au roman de Jean Teulé, Entrez dans la danse. Editions Julliard et également sur le sujet « Danse mortelle, l’étrange cas de Strasbourg 1518 » Documentaire arte.tv
Séverine Gros
Crédit photo : ©Thomas Bohl
Branle a été vu le samedi 14 février dans le cadre du Festival Les Hivernales
Générique
Création 2024 Production : ODETTA
Chorégraphie Madeleine Fournier – Interprétation : Mathilde Bonicel, Madeleine Fournier, Sonia Garcia, Flora Gaudin, Johann Nöhles, Marie Orts – Musique : Marion Cousin, Julien Desailly – Assistanat : Jérôme Andrieu – Lumière : Nicolas Marie – Espace : Madeleine Fournier et Nicolas Marie – Costume : Valentine Solé – Transmission bourrée à 2 temps : Solange Panis – Régie son : Vincent Domenet – Régie générale : Leslie Vignaud – Production : Adèle Tourte – Administration, production, diffusion : Bureau Retors Particulier