VU : CAMPANA du Cirque Trottola

10 septembre 2018 /// Les retours

La compagnie Trottola a des fidélités qui sont souvent des étapes marquantes dans ses tournées.  
En avril dernier, les premières publiques de Campana, leur dernière création, se sont donc déroulées au Prato, Pole national du cirque de Lille, lieu d’accompagnement historique de la compagnie. Puis, se sont succèdés différentes places et festivals d’été qui apprécient l’univers singulier de Titoune, Bonaventure Gacon et de leurs atypiques musiciens. On attend le dernier opus de Trottola comme le dernier roman d’un très grand écrivain. Ce sont des gens rares dans tous les sens du terme.
 Campana ne pouvait que se retrouver au Festival d’Aurillac, ici même où ils ont crée leur premier spectacle Trottola, en co production avec Nexon.
Une façon d’accompagner le dernier festival de son directeur Jean Marie Songy et de marquer avec leur sujet en temps X cette 33ème édition éponyme.

Du cirque, du grand et au-delà…

Les Trottola ne créent pas de simples spectacles, ils partent à l’aventure en composant un nouveau monde. Un monde qui leur ressemble toujours un peu, tout en étant un inconnu à dompter.
Sur la colline d’Aurillac, dans le parc Helitas, trône un chapiteau flambant neuf construit spécialement pour cette création afin qu’il puisse accueillir une invitée de marque, la nouvelle folie de Trottola, elle-même conçue en version unique pour le spectacle : la Campana.

Sous la bâche du chapiteau rouge se cache des secrets et des litres de sueur, des montagnes d’efforts, des paysages visités. Dans chaque ville-arrêt, le chapiteau se monte et se démonte, toute la troupe est sur le pont avant d’être sur la piste. Les Trottola y tiennent.
L’accueil du public est gracieusement assuré par un Monsieur Loyal en costume argenté qui n’est autre que Marc Délhiat, l’administrateur de la compagnie. Il fut avec Guiloui Karl, co-fondateur de l’incontournable La route du cirque et co-directeur de Nexon, pôle Sirque.
Au bar et à la régie des femmes indispensables.
À part pour le montage, aucune aide technique supplémentaire.
Un tour de force physique. Mais surtout un « vivre ensemble » qui n’est pas qu’une ligne en bas d’un dossier de subvention. Avec l’esprit nomade, une adhésion totale aux fondements d’un cirque traditionnel qui les fascinent. Ce cirque de nos aïeux semble ne jamais avoir été aussi présent dans l’univers de Titoune et de Bonaventure, comme une sorte de regain d’enfance, une façon de se retourner sur ses pères au moment où les années défilent aussi vite que les kilomètres parcourus en tournées. 

Mais si le cercle et la piste restent la base de leur réflexion artistique, ils l’électrisent à chaque nouveau projet.
En effet, le dispositif scénique est une des bases du travail des Trottola.
Dans Matamore la scène était une arène où le spectacle était joué en contre-plongée. Pour Volchock, deux gradins face-à-face et la piste devenait couloir. Dans l’éponyme Trottola, une toute petite piste pour 3 protagonistes et un orchestre. Dans Campana, l’orchestre est niché sur une petite estrade en haut du chapiteau et la piste ronde dorée cache une fosse. Pas une fosse aux lions, juste une zone secrète en-dessous où s’agitent des démons. Ceux de nos cauchemars, de nos pertes et de nos tourments. Ils y côtoient des errants… Pas seulement ceux qui franchissent nos frontières ou campent dans nos parcs, non les errants de nos vies, des âmes vagabondes… 

Ici, point de numéro de fil non mais un constant équilibre qui se cherche entre le haut et le bas, le dedans et le dehors, le rond et la ligne, le fond et la forme… Campana est fait d ‘échanges, entre des zones habituellement étanches, des sentiments marqués, des idées arrêtées, des mondes opposés… Sous nos yeux, tout bascule…
Un équilibre qui se teste avec les mains à mains, au trapèze, ou sur un nouvel agrès improbable.

Balayant les lois de la gravité, sous l’impulsion d’une Titoune en très grande forme, chacun remet en jeu ses certitudes et reprend un risque comme le condamné reçoit sa dernière cigarette, entre plaisir et désespérance… comme un instant suspendu avant le grand saut. À l’image de ce moment bouleversant où Bonaventure Gacon fait le tour de la piste en évitant une grande échelle, qui virevolte au dessus de sa tête comme la menace de possibles accidents de parcours, tout en déclamant la force de la vie.

Un secret partagé

Toute l’équipe de Trottola s’est mise au diapason de cette nouvelle audace, du pari fou de prendre pour partenaire une cloche de 800 kilos ! Elle n’est pas un décor majestueux comme dans certains spectacles mais une guest, une diva qui chaque soir vibre différemment à l’unisson des états de chacun, du lieu qui l’accueille, du ressenti du public, de la forme de Bonaventure. Elle est, de par sa présence, une définition du spectacle vivant réinventé chaque soir. Avec elle on entre en secret, dans une confidence que les Trottola nous font partager et que l’on promet avec eux de protéger.

Parce que trop parler de Campana, en déflorer ses tableaux, est comme priver son futur public d’une forte émotion, d’une surprise délicieuse.
Ainsi comment dire ce qui vibrait là-haut sur la colline, le vent des souffles courts et les nez pointés vers le haut pour tenir droit le O de l’éblouissement ?
Comment partager la fugacité sublime des instants sans les décrire ?
Comment dessiner en mots le contour des frissons pour dire la fulgurance des élans ? Faire entendre l’ivresse et la trouée dans le ventre que chaque envolée de Titoune, chaque regard en biais de Bonaventure, chaque mélodies dissonantes de Thomas et Bastien provoquent ?
Comment parler d’un spectacle en perpétuel mouvement qui évolue avec le temps qu’il décrit?
Comment parler du temps qui s’ étire et de celui qui s’offre?
Comment écrire quand on ne voudrait que se souvenir…

Le cycle de la vie

Mais écrire c’est aussi faire exister alors on peut dire que Campana parle de fin, de deuil, de perte. D’une fin qui n’en serait pas une si l’on y oppose la force de la vie, la construction d’un futur sur un passé, s’il on place la résilience et la confiance en contrepoids. Une vision intrinsèque à la philosophie de Trottola, mettant en scène un cirque contemporain qui ne signe pas la fin du cirque traditionnel.

Campana ne brasse ni concepts, ni sujets d’actualités à la mode…Il s’attache aux mécanismes, à ce qui est indéfinissable, à ce qui fait l’existence, le temps comme les cycles. Le texte, le concept, « l’intelligent » comme aime à le nommer Bonaventure Gacon laisse la place à un c(h)oeur d’émotions. Sous le chapiteau, ce sont tous les sentiments qui animent le monde qui sont en fusion, qui bouent.
Objet brut, pur, trop fragile pour certains, avec trop ou pas assez de Boudu, le personnage récurrent de Bonaventure, ou pas assez contemporain, Campana est  .

Cantonner Trottola dans un seul registre est aller à l’encontre de ce que Titoune et Bonaventure prônent depuis toujours, dans leur vie et dans chacun de leurs spectacles : la diversité.
Campana, ne revendique rien mais il a tout. Parce qu’il est un voyage et que chacun est libre de le faire à sa guise ou de rester à quai.
Chacun peut y faire son marché, mettre les interprétations et images qu’il désire sans en amputer le sens général l’intention

User la vie jusqu’à la corde

Pour Bonaventure, fondateur du Cirque Désaccordé la corde, ne peut être qu’un symbole porteur. Dans Campana beaucoup de câbles et de cordes se tirent. Cependant, ici, si on tire sur la corde, ce n’est pas la sensible qui ramènent trop facilement les larmes ou les rires spontanés que suscitent la vue d’un clown. Non, on tire la corde raide, celle qui frotte, qui gratte quand on joue avec, qui fait vaciller quand on veut grimper trop haut. La corde noueuse, qui crisse et fait des cloques au cœur quand on en descend trop vite, celle qui use le comique jusqu’à rire du tragique. On tire aussi sur la corde pour s’élever, se sortir du fond ou ne pas y retourner sans peur.
Remettant sans cesse sur l’établi le métier de vivre comme seule condition au métier d’artiste, les Trottola livrent un spectacle, poignant, délicat, drôle où les émotions se hissent haut, très haut comme les voiles des navires d’où les capitaines surveillent le cap. Elles élèvent vers le ciel l’humanité cachée du fond des civilisations, la grogne des contestations, l’unité qui fait contrepoids à la masse…
Si le clown Boudu s’invite au plateau et Riffifi émerge des ténèbres, c’est pour apporter leur aide à la construction de ce monde qui n ‘est pas une utopie, un monde où l’on s’accorde.


Et lorsque à bout de bras, Bonaventure tirent les cordes de la vie qui s’ébat, que le son de la cloche nous pénètre, l’image est juste sublime. Même presque douloureuse tant elle fait raisonner en nous une émotion, indicible, intime, entre l’effondrement du cœur et l’état amoureux, une émotion que l’on n’avait plus connu sur scène depuis bien longtemps.

« Je l’aime tant le temps qui reste ! » scande Bonaventure Gacon, un sanglot étouffé dans la voix. Nous aussi nous l’aimons tant le temps qu’il nous reste à voir des spectacles de la compagnie Trottola, de Titoune et Bonaventure Gacon.

Marie Anezin
Photo : ©Philippe Laurençon

Retrouvez la série d’entretiens au sujet de cette création : ici.

CAMPANA du Cirque Trottola a été vu au Festival Aurillac 2018.
À retrouver en région Provence Alpes Côte d’Azur, à Istres, pour Les élancées, du 6 au 10 février 2019. Renseignements scenesetcines.fr
En piste Titoune & Bonaventure Gacon | Aux instruments Thomas Barrière & Bastien Pelenc | Régie lumière et son Joachim Gacon-Douard | Fille de piste Jeanne Maigne | Costumes Anne Jonathan | Equipage chapiteau Sara Giommetti, Guiloui Karl & Florence Lebeau | Conseillers techniques, artistiques et acrobatiques Jérémy Anne, Florian Bach, Filléas de Block, François Cervantes, Grégory Cosenza, François Derobert, Sara Giommetti, Pierre Le Gouallec & Nicolas Picot | Constructions Scola Teloni, CEN. Construction, Atelier Vindiak & Lali Maille | Maitre d’art Paul Bergamo – Fonderie Cornille-Havard | Visuels Paille (décors cloche) & Nathalie Novi (peinture affiche).