Vu : Les Bêtes de Charif Ghattas, mise en scène d’Alain Timár

2 mars 2016 /// Les retours

Line et Paul, couple à l’abri du besoin, trouvent une raison d’être encore ensemble : fustiger leurs invités du soir après qu’ils soient partis. Et tous les soirs la maison est pleine, donc pas de raison pour que le couple vacille. Et pourtant, Boris sera l’élément perturbateur de ce duo infernal. Retour sur une pièce qui donne du fil à retordre.

Maria de Medeiros (Line) et Manuel Blanc (Paul) dans Les Bêtes ® Ifou pour le Pole media

Maria de Medeiros (Line) et Manuel Blanc (Paul) dans Les Bêtes ® Ifou pour le Pole media

Les mots de Charif Ghattas suffisent-ils à démontrer la complexité des personnages et de la société à laquelle il s’attaque à travers sa pièce Les Bêtes ? C’est la question qui se pose après avoir vu la dernière mise en scène d’Alain Timár au Théâtre des Halles. Cette création a tout pour être alléchante : le titre, le genre (la satire sociale) et la distribution qui regroupe Maria de Medeiros (Line), Manuel Blanc (Paul), parfaits dans le rôle de couple propre sur eux, et Thomas Durand (Boris), juste dans son personnage inquiétant. Et pourtant, par certains côtés, cette proposition donne bien du fil à retordre.

Donc, Line et Paul, couple de nantis, frisant les hautes sphères de la société, filent, ou plutôt défilent le parfait amour. Tout est fait de convenance entre eux, tout est lisse, sans accroc et est ressentie jusque dans leurs mouvements à l’attention l’un de l’autre, dans leurs échanges sans profondeur. La pièce débute à la fin d’un dîner donné chez eux. Ils se mettent à débiter leurs invités (débiter est le bon verbe car il sera mis en pratique). Tous passent sous le grill du jugement de leurs hôtes. Chemin faisant de savoir qui, d’eux ou de leurs invités, est la plus idiote et le plus enculé, tout cela autour de verres d’alcool qui s’accumulent sur scène. Bien maigre consolation pour une vie à vivre à deux. Line et Paul trouvent alors en Boris, le sdf du coin de la rue, un exotisme certain, une ouverture sur l’inconnu, sur le mystérieux (il a été l’amant du célèbre peintre pour lequel Paul voue un culte sans limite et a une profonde connaissance sur bien des sujets).

Thomas Durand (Boris) dans Les Bêtes ® Ifou pour le Pole media

Thomas Durand (Boris) dans Les Bêtes ® Ifou pour le Pole media

Les dialogues ciselés nous font cheminer jour après jour dans la relation de ces trois personnages. Tantôt baiseur-baisé, baisé-baiseur, ou pur hédoniste, chacun a cette faculté de s’adapter à la place où l’autre souhaite l’installer, révélant un certain savoir-faire des composantes de notre société pour continuer à vivre.
La scénographie et la direction des comédiens d’Alain Timàr collent parfaitement au texte : d’un côté, le décor faisant état du monde aseptisé de cette classe dominante, et de l’autre, les verres correspondant à l’accumulation des reproches faites à cette même société et à l’errance de chacun dans cette sphère. Cet élément scénique (le verre) est une merveilleuse trouvaille pour le metteur en scène car leur accumulation donne aux comédiens une contrainte de mouvements sur le plateau. On retiendra cette scène, celle où Line fait glisser un verre sur le plateau surélevé et, de par sa force mise dans le geste, le fait tomber, faisant éclater le quatrième mur. Ce geste (voulu, souhaité ou pure coïncidence le soir de la représentation ?) donne alors une signification certaine au personnage, celui de vouloir déranger un ordre établi, alors que Paul et Boris boivent jusqu’à la lie leur auto-satisfaction d’être là, simplement, à critiquer vivement les invités et le marché de l’art contemporain.

Le trio vit sa vie, à travers les changements de tenues, les dîners, leurs bavardages. Il est la futilité d’être jusqu’à son paroxysme. Si c’est cela que Charif Ghattas recherche, il le trouve aisément, mais la dénonciation des travers, que les personnages nomment dans la pièce, laisse entrevoir une autre attente que le public serait en droit d’exiger.
Les comédiens entretiennent l’ambiguïté de leurs personnages jusqu’au bout de la pièce, pièce qui prend, malheureusement, des airs de théâtre de boulevard, ôtant toute la férocité et le mystère du propos. Dommage.

Les Bêtes a été vue au Théâtre des Halles le 12 février 2016.
La pièce sera reprise pour le festival Off d’Avignon au mois de juillet.

Laurent Bourbousson