[VU] Moloch, un opéra noir-lumière de Jean-François Matignon

7 février 2020 /// Les retours

La compagnie avignonnaise Fraction proposait les 4 et 5 février au Théâtre des Carmes, dans le cadre de Fest’Hiver, sa nouvelle création, Moloch. Son metteur en scène, Jean-François Matignon, auteur depuis quelque vingt-cinq ans de plusieurs spectacles marquants, a toujours affirmé « être adepte d’un théâtre du clair-obscur et du bouleversement ». Son « Moloch », opéra nocturne et flamboyant pourtant, en est une preuve magistrale.

Le sujet de Moloch

La guerre. Toutes les guerres. Celle qui vit le nazisme se déchaîner ou celle d’ex-Yougoslavie. Ses fauteurs : ogres de toute sorte, friands de chair fraîche ou de chair à canons,  psychopathes hantés par le mal, bourreaux, idéologues nationalistes armés et leurs victimes innocentes : petits paysans raptés au XVe ou XVIIIe siècle par des princes cannibales, enfants-soldats du nazisme, peuple de Sarajevo mitraillé par les snipers serbes. « Ça palpite très fort à nouveau, la haine de l’autre, le cœur du spectacle se penche sur les gênes du nationalisme », nous expliquait le metteur en scène quelques heures avant la représentation.

Et on se rappelle alors « La Tentation de l’ogre », spectacle mythique de Matignon joué à la Condition des Soies, en Avignon,  en 2001. De même qu’on n’oublie pas lors du Festival d’Avignon 1995, la grève de la faim initiée par plusieurs artistes, Ariane Mnouchkine, Olivier Py ou Matignon, et leur « Déclaration d’Avignon » en résistance contre l’invasion serbe en Bosnie et le massacre de Srebrenica.

Au plateau, deux Maudits

Puissamment incarnés par David Arribe et Thomas Rousselot, fantômes solitaires et féroces,  morts-vivants, ils manipulent et malmènent six pantins : glaçant, souvent !

D’ailleurs, confie le metteur en scène, « ces pantins permettent des images et des mises en jeu, en souffrance, qu’il serait impossible de jouer avec des humains sur le plateau. »

Inspirés par « Le roi des aulnes de Michel Tournier ou le Gilles de Rais de Enzo Cormann, ces ogres funèbres, proches d’ancêtres peu recommandables, inspirent l’effroi.

Glaçant aussi, et pourtant d’une beauté convulsive, le martyr de Sarajevo, détruite en 1994 par le général serbe Mladic. Impossible au spectateur d’échapper à l’apocalypse. Bombardés par d’innombrables images vidéo (archives retrouvées par Laurence Barbier, recadrées avec un art du montage très cinématographique), hypnotisés par les extraordinaires lumières outrenoir de Michèle Milivojevic et les musiques fracassantes et fracassées, nous sommes aspirés par le trou noir du maelstrom.

Nous n’en sortirons pas intacts.

Parce que, le théâtre fut, deux soirs de suite, la révélation de la plus dérangeante et terrible réalité. Mais belle aussi et douce parfois, comme le visage d’une enfant qui pourrait être celui d’Ana, la fille suicidée de Mladic, ou une chanson de Marlène Dietrich qui se perd dans le silence final.

On pense alors au poète Rilke : « la Beauté n’est que le premier degré du Terrible ».

Daniele Carraz
Visuel : ©Jean-François Matignon

Dates et générique

Mise en scène et scénographie Jean-François Matignon|Interprétation David Arribe, Thomas Rousselot|Voix et présences en images Grégoire Callies, Héloïse Manessier, Tanguy Matignon|Textes  Michel Tournier, Vidosav Stevanovic, Didier Georges Gabily, Lionel Duroy, Enzo Cormann|Collaboration artistique Jean-Baptiste Manessier|Conseiller pour la manipulation des pantins et prêt des pantins Grégoire Callies|Construction des pantins Karina Cheres, Eric Jolivet, Jean-Baptiste Manessier, Michel Ozeray|Images Laurence Barbier|Lumières et direction technique Michèle Milivojevic|Musiques Stuart Staples, Nick Cave et Warren Ellis, Marlène Dietrich|Assistante à la dramaturgie Valérie Paüs

Moloch a été vu le 5 février 2020 au Théâtre des Carmes, Avignon. Prochaines dates : 20 et 21 février, Théâtre Halle Roublot – Fontenay-sous-bois
Le site de la compagnie Fraction.