FDA 26 : Thibault Perrenoud : « Hamlet, c’est du théâtre pur » – rencontre avec le metteur en scène du spectacle itinérant d’Avignon
À l’occasion de la 80ème édition du Festival d’Avignon, Thibault Perrenoud présente une version itinérante d’Hamlet qui sillonnera les villages de la région du 8 au 25 juillet.
Dans cette interview qu’il nous a accordée le jour de son arrivée à Barbentane, village qui accueille sa création, le metteur en scène et comédien dévoile sa vision de cette œuvre shakespearienne qu’il porte avec passion, évoquant les défis et la beauté du théâtre de tréteaux, ainsi que sa relation particulière avec l’univers de Shakespeare.
Qu’est-ce qui vous a convaincu de vous lancer dans l’aventure du spectacle itinérant du festival d’Avignon ?
Thibault Perrenoud : J’ai accepté la proposition de la direction du festival pour plusieurs raisons. D’abord, étant originaire de la région, j’ai le plaisir de retrouver avec émotion les communes que je connais depuis mon enfance, accompagné par les cigales et le vent qui me rappellent mes débuts au théâtre. Cette dimension personnelle se mêle à la réalisation de mon rêve professionnel : jouer dans le Festival In. L’aspect itinérant me permet d’affirmer mon geste théâtral en travaillant hors les murs, dans des conditions qui correspondent à l’esprit shakespearien. Cette contrainte technique – peu de moyens, jeu en extérieur comme en intérieur, en plein jour – m’oblige à aller à l’essentiel de l’œuvre proposée, dans une forme de radicalité qui me plaît. Je suis convaincu que d’aller vers le public et de proposer une forme épurée mais ambitieuse, permet au théâtre de revenir à une prise directe avec le public autour d’un texte fondamental.

Vous n’en êtes pas à votre coup d’essai avec Hamlet puisque vous avez déjà monté la pièce. On ressent une appétence particulière pour Shakespeare dans votre parcours ?
T. P. : Ma première rencontre avec Shakespeare s’est faite à travers le rôle de Richard II, que je considère comme cousin d’Hamlet. Cette expérience m’a révélé les possibilités extraordinaires qu’offre Shakespeare aux acteurs : la capacité de traverser différents registres, de passer de la distance à la narration puis à l’incarnation profonde, parfois d’une phrase à l’autre. C’est quelque chose de « jouissif », un « théâtre pur » qui accueille beaucoup de possibilités pour les interprètes. Avec mon dramaturge, nous avons observé que tout peut se jouer en quatrième mur comme en adresse publique, toutes les répliques fonctionnant dans les deux sens. Shakespeare accueille le geste honnête de l’artiste, offrant un travail infini mais accessible. Cette dimension festive et jouissive pour les acteurs explique pourquoi je ne me lasse pas de Shakespeare et explique pourquoi j’ai monté Hamlet plusieurs fois.
Vous vous appuyez sur une adaptation de Clément Camar-Mercier. Qu’est-ce qui vous a séduit dans cette adaptation ?
T. P. : Je collabore avec Clément Camar-Mercier depuis des années, c’est un camarade de route avec lequel j’ai déjà travaillé avec ses traductions de « Richard II » et « Richard III ». J’apprécie particulièrement sa langue qui est absolument délicieuse car elle reste très poétique tout en jouant de la trivialité. Clément ne respecte pas toujours Shakespeare au mot près mais cherche à être dans son esprit, favorisant systématiquement le double sens comme le faisait l’auteur anglais. Il y a cette réplique où Gertrude demande « Pourquoi ça a l’air de t’affecter autant ? » et Hamlet répond « A l’air, non, cela est, je n’ai pas d’air », créant un jeu de mots sur le fait de ne pas jouer un rôle et d’étouffer. Cette adaptation à trois personnages est un concentré d’Hamlet, raconte vraiment la pièce en une heure trente, en se concentrant sur la famille plutôt que sur les intrigues politiques. Cette version met particulièrement à l’honneur le théâtre et la folie.
Mettre en scène et jouer était-il obligatoire pour vous ? Il était hors de question de passer le rôle d’Hamlet à un autre comédien ?
T. P. : J’ai voulu, dès le départ, mettre en scène et jouer Hamlet. Toutefois, ce n’est pas une démarche que j’applique à toutes les pièces – habituellement, quand je met en scène, je reste à l’extérieur. Pour Hamlet, cette double casquette fait partie du geste de mise en scène car le personnage est constamment en train de mettre en scène sa propre vie, se faisant son propre film dans tous les sens du terme. C’est comme si quelqu’un raconterait un projet de vie à un producteur, alternant entre récit et jeu de scènes.
Hamlet est « dedans dehors » en permanence, et cette mise en scène correspond à la façon dont le personnage joue et met en scène son destin et son entourage.
Il y a une dimension psychanalytique dans cette pièce, sans tomber dans le cliché du divan, voyant tout du point de vue d’Hamlet – sa vision d’Ophélie, de sa mère, de son père mort, de son oncle. Le public devient presque le psychanalyste d’Hamlet dans cette grande analyse condensée. La fin tragique est lumineuse, comme une renaissance nécessaire après que quelque chose s’arrête politiquement, philosophiquement et intimement.
Est-ce que l’on peut dire qu’Hamlet est ultra-contemporain ?
T P. : Je considère qu’Hamlet l’est, l’était et le sera toujours. La pièce comporte des questions brûlantes, notamment celle de la misogynie, particulièrement sensible aujourd’hui. On ne peut éviter ces questions dans Hamlet, le personnage partant parfois dans des accès très violents concernant les femmes, sa mère et Ophélie. Bien qu’il joue au fou, ces propos vont très loin.
Hamlet est pris entre des forces contradictoires : la demande de vengeance archaïque du père fantôme et l’affirmation de Gertrude comme femme libre assumant son désir. Hamlet oscille entre l’envie de se déconstruire totalement et le poison que lui instille le fantôme, retombant dans des choses immondes sous l’effet de la douleur.
Cette tension entre modernité et archaïsme rend le texte éternellement contemporain, mais c’est au public d’en juger.
À quoi le public doit-il s’attendre lorsqu’il va rentrer dans les jardins, dans les cours de châteaux où vous allez jouer ?
T. P. : Nous attendons vraiment le public. Sans lui, impossible de dessiner l’espace ou de raconter la fiction que nous souhaitons mettre en scène. Les spectateurs vont arriver dans un mariage, ou le couronnement de Claudius, et sont installés comme invités. Ils voyagent entre trois cérémonies : le mariage de Gertrude et Claudius, la pièce dans la pièce proposée par Hamlet pour piéger son oncle, et les funérailles d’Ophélie. Le public passe du statut d’invité à celui de spectateur au carré, puis devient colocataire de Yorick, le fameux crâne de la fosse commune. Tout cela de manière joyeuse, sans provocation, mais avec une présence très forte du public dont nous avons absolument besoin.
Le fait de jouer dans des lieux différents chaque soir relèverait presque du théâtre de tréteaux ?
T P. : C’est totalement ça. Jacques Copeau qui parlait du théâtre de tréteaux : « rien, un tréteau, un rideau, des acteurs, leur présence. Et puis on y va ». Nous porposons proposent une forme de tréteaux réaménagés, dans la lignée de Molière et des troupes itinérantes. Shakespeare lui-même a probablement suivi des troupes itinérantes pendant sept années qui ont été mal documentées de sa vie. Le théâtre du Globe était un peu itinérant, mais fixe, à ciel ouvert, avec le public très proche et présent.
Nous essayons de retrouver cette condition jouissive pour le spectateur d’être mélangé avec les acteurs, dans des lieux où comptent les cigales, le vent, la vue. Le défi est de capter l’attention malgré la beauté de la nature environnante.
Avez-vous hâte d’être au 8 juillet au soir pour la première marquant le début de votre tournée ?
T. P. : Absolument hâte et peur car ces moments d’exposition sont fragiles quand on propose quelque chose qui nous est cher. Mais il a besoin d’y aller, ne serait-ce que pour mieux dormir.
J’ai hâte de voir ce que cela provoque et comment nousallons appréhender le rapport avec le public. Je me réjouis de jouer dans des lieux merveilleux comme Barbentane, et de traverser des espaces très différents : Glanum, des salles des fêtes, passant d’intérieur à extérieur. Jouer dans un lieu différent chaque soir me semble extraordinaire, une aventure assez folle et fatigante mais dans le bon sens du terme.
Propos recueillis par Laurent Bourbousson
Crédit Photo : Gilles Le Mao – Jérèmy Bruyère
Thibault Perrenoud livre un Hamlet survitaminé, tragiquement joyeux et totalement jubilatoire
Si vous pensez connaître Hamlet, allez donc découvrir celui mis en scène par Thibault Perrenoud. La version du comédien et metteur en scène vous dévoilera une facette de l’écriture du dramaturge et poète anglais, résolument contemporaine.
En compagnie d’Aurore Paris et Guillaume Motte, Thibault Perrenoud livre une version survitaminée, tragiquement joyeuse et totalement jubilatoire d’Hamlet. Resserrée sur trois temps, la traduction de Clément Camar-Mercier met en relief toute la folie, la fureur et la soif de justice qui animent Hamlet. À travers les trois mouvements que sont le mariage de Gertrude avec Claudius, le théâtre dans le théâtre et le temps des funérailles avec les morts en cascade, les comédiens sont flamboyants et s’amusent sans limite avec les mots de Shakespeare.
Le Hamlet de Perrenoud est de la trempe des Robins des Bois et d’Olivier Martin-Salvan réunis, avec un humour féroce assumé. On rit de la puissance de jeu des comédiens, de leur capacité à passer d’un rôle à l’autre avec une seule envie : mettre le jeu au service des mots de Shakespeare.
Dans ce dispositif en tri-frontal, tout se transforme à vue, se manipule, se modifie avec l’aide de l’équipe technique, qui endosse des rôles. Le public devient personnage, acteur à part entière, avant de retrouver sa place initiale : celle de spectateur d’une tragédie où pouvoir et manipulation éclatent au grand jour. La mise en scène de Thibault Perrenoud rend non seulement un hommage vibrant au théâtre de Shakespeare, mais également au théâtre de tréteaux. Elle lui rend ses lettres de noblesse dans cet Hamlet porté avec panache par une équipe qu’il dirige d’une main de maître.
Laurent Bourbousson
Hamlet a été vu en répétition générale, le 7 juillet 2026
En titinérance dans le cadre du Festival d’Avignon, du 8 au 25 juillet 2026. Tous les lieux ici
Générique
Avec Aurore Paris, Guillaume Motte, Thibault Perrenoud
Texte William Shakespeare
Traduction, adaptation, dramaturgie Clément Camar-Mercier
Mise en scène Thibault Perrenoud
Scénographie Jean Perrenoud
Lumières Nicolas Faucheux
Costumes Emmanuelle Thomas
Collaborateur artistique Mathieu Boisliveau
Régie générale, plateau et son Raphaël Barani
Production, diffusion Emmanuelle Ossena (EPOC productions)
Administration Dorothée Cabrol
Production
Production Compagnie Thibault Perrenoud
Coproduction Festival d’Avignon, Théâtre des Îlets CDN de Montluçon, La Comète Scène nationale de Châlons-en-Champagne, Le Parvis Scène nationale de Tarbes-Pyrénées, L’Azimut Antony Châtenay-Malabry