Requiem(s), l’inventaire sensible des deuils de l’humanité

31 juillet 2026 /// Les retours
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Le spectacle s’ouvre sur une image presque originelle, celle de nids et d’une éclosion, où les danseurs semblent porter des ailes invisibles, les mouvements sont foisonnants, les déplacements d’une fluidité et d’une grâce absolue. Puis peu à peu, cette légèreté cède la place à quelque chose de plus organique, ou l’on devine sous les mouvements la mécanique fragile du corps, ses os, sa chair, sa vulnérabilité.

Tout au long du spectacle, aucun danseur n’évolue seul. Duos, groupes, communautés, la mise en scène refuse la solitude, comme si elle affirmait que même face à la mort, on est accompagné, par un être aimé, par les siens, par toute une civilisation. Et lorsque vraiment personne n’est là, c’est la mort elle-même, personnifiée, qui devient partenaire de danse.

Parmi les scènes marquantes, celle ou un groupe de danseurs se retrouve dans ce qui ressemble d’abord à une caverne, avant qu’une projection vidéo ne révèle qu’il s’agit en réalité d’un crane. Assis en lotus, ils se penchent en avant, esquissent des mudras, comme une prière silencieuse et partagée.

La bande sonore elle-même incarne cette pluralité, entre le répertoire classique du requiem, des compositions contemporaines, et des voix parlées qui viennent, comme des fragments de vie réelle se glisser dans la fiction.

A travers ces scènes tour à tour rituelles, oniriques ou ancrées dans une brutale actualité, Preljocaj compose une traversée du monde et du temps, mêlant les cultures, les époques et son propre imaginaire en une seule fresque. En filigrane de toutes ces scènes, le temps lui-même semble à l’œuvre, inexorable, comme un souffle qui pousse chaque tableau vers le suivant, rappelant que rien ne s’arrête, que tout glisse vers cette fin qu’on cherche justement à accepter.

Le spectacle se referme sur une image saisissante, tous les danseurs réunis, une grille de corps suspendus en arrière-plan, et devant, une énergie collective qui pulse comme un hymne à la vie. 

Le spectacle ne tait pas non plus notre part d’ombre, nos violences passées et présentes jusqu’aux menaces que nous faisons peser aujourd’hui sur le vivant. Mais c’est peut-être cette lucidité, cette capacité à regarder notre propre noirceur en face et à la transformer en art qui nous sauve et nous permet de faire société. 

La boucle est bouclée, c’est peut-être la toute la force de Requiem(s), nous rappeler que ce sont nos rituels, notre besoin d’être ensemble face à l’inéluctable, qui font de nous des êtres humains.

Muriel Degret
Crédit photo : ©Didier Philispart

Requiem(s) a été vu le mercredi 29 juillet 2026 au Théâtre de l’Archevêché, Aix-en-Provence.

Générique

Création  2024 – Pièce pour 19 danseurs et danseuses

Chorégraphie Angelin Preljocaj
Musiques György Ligeti, Wolfgang Amadeus Mozart, System of a Down, Johann Sebastian Bach, Hildur Guonadóttir, chants médiévaux (anonymes), Olivier Messiaen, Georg Friedrich Haas, Jóhann Jóhannsson, 79D
Lumières Éric Soyer / Costumes Eleonora Peronetti / Vidéo Nicolas Clauss / Scénographie Adrien Chalgard /Assistant, adjoint à la direction artistique Youri Aharon Van den Bosch / Assistant répétiteur Paolo Franco / Choréologue Dany Lévêque
Danseuses et danseurs  Angie Armand, Teresa Abreu, Andrea Borfiga, Lucile Boulay, Liam Bourbon Simeonov, Elliot Bussinet, Araceli Caro Regalón, Leonardo Cremaschi, Mirea Delogu, Lucia Deville, Chloé Fagot, Mar Gómez Ballester, Lucas Hessel, Erwan Jean-Pouvreau, Arturo Lamolda, Ygraine Miller-Zahnke, Ayla Pidoux, Owen Steutelings, Micol Taiana

Production Ballet Preljocaj
Coproduction La Villette – Paris, Chaillot – Théâtre National de la danse, Festival Montpellier Danse 2024, Grand Théâtre de Provence, Vichy Culture-Opéra de Vichy
Première mondiale 17 mai 2024, Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence


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