[ITW] Bruno Benne, baroque soit-il

9 février 2025 /// Les interviews
4 2 votes
Évaluation de l'article

La rencontre avec le baroque

D’une formation en danse classique au CRR de Toulouse, vous poursuivez vos études en danse contemporaine au CNSMD de Paris. Comment en êtes-vous arrivé à la danse baroque ? 
J’ai commencé à danser avec des chorégraphes de danse contemporaine dans des ballets baroques. C’est avec la découverte de cette musique que je me renseigne sur la période dans laquelle la danse baroque est enseignée. Je rencontre également les chorégraphes de la deuxième génération de la danse baroque que sont Béatrice Massin et Marie-Geneviève Macé. S’ensuit ma grande découverte de la danse baroque qui aujourd’hui m’amène à en être spécialisé. Je n’aurais jamais imaginé cela en ouvrant cette porte en tout cas.

En qualité de spécialiste de la danse baroque, quelle est la définition que vous en donneriez ?
La danse baroque que l’on pratique aujourd’hui est une danse qui est reconstituée d’après les sources que l’on a de l’époque baroque, c’est-à-dire celle que l’on pratique tout le long du règne de Louis XIV qui a été théorisée et codifiée. La danse baroque d’aujourd’hui est une danse contemporaine d’il y a 50 ans environ. Elle est basée sur des concepts extrêmement liés aux écritures autant musicales que de l’espace. Ces concepts ont été réinterprétés quand il y a eu le renouveau de la danse baroque, et ça a donné lieu à celle que l’on pratique aujourd’hui et que l’on nomme ainsi. 

On peut donc parler d’un baroque contemporain ?
Tout à fait. Francine Lancelot, la spécialiste du baroque de la première génération, a travaillé avec les musiciens et chefs d’orchestre sur ce renouveau de la musique baroque et de la danse baroque en résonance. 

Est-ce que l’on peut dire que le baroque est intemporel ? 
Je ne sais pas mais ce qui est certain est qu’après avoir pratiqué la danse traditionnelle avec mes parents lorsque j’étais petit, après la danse classique et contemporaine, et après avoir fait du jazz également, la danse baroque est venue relier tout ceci. Pour moi, j’associe le baroque à une langue mère, celle de toutes les danses. On retrouve dans cette danse une conception du corps, du corps en volume, en musique, dans l’espace. C’est cette conception qui va devenir tout le B.A.BA de la danse académique. La danse contemporaine va se construire en opposition à la danse académique mais en lien avec la danse baroque. C’est  la première danse savante car on commence à l’écrire et avoir des compositions beaucoup plus complexes. Je trouve que c’est une danse qui nous éclaire aujourd’hui en tant que danseuses et danseurs contemporains pour comprendre pourquoi on danse de cette manière-là.

Peut-on voir de la légèreté dans cette danse ? 
Je ne sais pas si léger est le bon terme mais il y a une évidence qui nous saute aux yeux lorsque l’on voit cette danse. L’évidence vient que les compositions chorégraphiques et musicales sont pensées conjointement. Et cela permet une évidence de regard qui fait que l’on pense qu’aucun autre mouvement pourrait être fait sur cette musique; tellement l’adéquation est évidente.

Prendre l’Air, une alchimie entre musique et danse

C’est d’ailleurs votre parti pris pour Prendre l’Air car vous souhaitez créer une alchimie entre la musique et la chorégraphie. 
Oui et pour ce faire, nous avons en plus travaillé avec un instrumentarium très particulier. Nous avons deux clavecins sur le plateau. Il est extrêmement rare d’entendre deux clavecins. Il sera joué à la fois de la musique de Bach et des pièces contemporaines qui ont été composées spécialement pour la pièce et d’autres pièces qui sont un mélange de pièces de Bach et contemporaines. 
J’ai souhaité commencer par faire entendre la musique contemporaine puis aller vers la musique de Bach pour deux clavecins. Je voulais que l’on entende la musique baroque différemment et ce chemin permet un nouvel éclairage sur l’œuvre de Bach. 
Pour la chorégraphie, nous nous sommes appuyés sur l’architecture de l’écriture de la musique de Bach qui est complètement irrégulière, qui permet de naviguer à travers les phrasés musicaux. Cela nous a permis de chercher nos propres phrasés qui vont dialoguer avec cette écriture.
Pour ce qui est de la création de la musique contemporaine, j’ai fait ce qui se faisait à l’époque de la danse baroque, le compositeur et moi-même avons pensé la musique et la danse conjointement. Nous avons travaillé sur différents rythmes et j’ai créé un phrasé chorégraphique qui est en dialogue avec la musique. Je travaille avec Youri Bessières depuis 2015 et nous cherchons ensemble à réinventer ces modes de composition, à se les approprier. 

Êtes-vous surpris parfois par les découvertes que vous pouvez faire ? 
Je suis déjà très surpris de ce que Prendre l’Air a donné comme pièce. Au départ, quand on construit une pièce, on a une idée des choses. Mais je ne veux jamais avoir une idée préconçue de ce qui va se passer. Je laisse toujours les choses se créer devant moi. Même si je donne beaucoup d’informations aux interprètes, certaines choses se créent malgré moi et ça crée des surprises effectivement. Ensuite, il y a des moments où l’on a plus besoin de plus de développement chorégraphique. Je demande à Youri de plus développer telle ou telle partie ou a contrario d’en réduire certaines. Nous travaillons sur la temporalité musicale.  

Lorsque l’on regarde le teaser, la présence de voile s’ajoute aux corps tendus. Cela semble donner à ces derniers une certaine liberté dans leurs mouvements. 
Jusqu’à présent, je travaillais sans costume. Pour cette création, je voulais amener un volume dans le corps. Les traines que nous avons ajoutées aux corps des danseurs, faits dans un tissu extrêmement léger, toile de parachute, viennent s’activer avec les marches, les moments d’accélération, les suspensions qu’effectuent les interprètes. ça amène un volume qui va se déplacer sur l’horizontalité. Ce tissu permet de signer un corps baroque, une silhouette.

La lumière est très importante également. 
Nous sommes sur un travail de clair obscur avec un écran qui se met en place. Cela met en relief les silhouettes baroques que l’on peut voir dans les gravures de l’époque. Ces silhouettes avec ces traines permettent à l’imagination de s’évader. Je trouve cela très intéressant. 

L’envie de faire compagnie

Vous travaillez avec de jeunes interprètes. Comment avez-vous choisi votre distribution pour Prendre l’Air ?
Ce que je recherche en premier lieu chez un·e interprète est sa musicalité car c’est ce qui va l’aider à rentrer dans cette matière chorégraphique dite baroque dont la musicalité est particulière. Ensuite, il faut qu’iels aient une excellente technique sans la montrer – rires. Je leur demande d’avoir un corps extrêmement naturel qui doit être à la fois technique et tonique . L’effort doit être masqué mais il faut être extrêmement précis dans l’exécution des mouvements. Leur technique doit être au service de la danse. Je leur demande cela.

Et lorsque vous les trouvez, vous poursuivez avec eux votre travail autour de cette danse.
En effet, l’équipe de Prendre l’Air est celle qui a fait la création précédente. Ce qui m’intéresse est de faire compagnie avec eux, d’avancer, de cheminer pour que les questions que je me pose avec cette matière, ils se la posent aussi par la suite.  La danse baroque est une danse qui prend du temps à s’approprier. Quand les interprètes ont compris dans quel état il fallait être pour danser, et même si mes pièces leur demandent beaucoup de concentration, je sais le plaisir qu’ils ont de tisser relation avec la musique et les autres interprètes.

Propos recueillispar Laurent Bourbousson
Crédit photo : François Stemmer

Prendre l’Air, à voir à L’autre Scène – Vedène dans le cadre du festival Les Hivernales. En coréalisation avec l’Opéra Grand Avignon. Tous les renseignements ICI.

Générique

Conception et chorégraphie Bruno Benne / Assistanat à la création Estelle Corbière / Interprétation chorégraphique Polonie Blanchard, Gaspard Charon, Alix Coudray, Océane Delbrel, Louis Macqueron / Interprétation musicale Loris Barrucand, Clément Geoffroy, Louis-Noël Bestion de Camboulas (en alternance) – Musique Jean-Sébastien Bach – transcriptions pour 2 clavecins par Loris Barrucand et Clément Geoffroy – Concerto en la mineur BWV 593 – Concerto en ré mineur BWV 596 – Nun komm der heiden Heiland BWV 659. Youri Bessières – créations originales 2024 Pedex d’après Pedal-Exercitium en sol mineur BWV 598 de Jean-Sébastien Bach et Respire / Costumes Erick Plaza Cochet / Lumière Carlos Perez

4 2 votes
Évaluation de l'article
0 Commentaires
plus anciens
plus récents
Inline Feedbacks
View all comments
Partager
0
Would love your thoughts, please comment.x