[ITW] Le pied de Rimbaud, une plongée dans la jeunesse du poète signée Laurent Fréchuret

14 mai 2021 /// Les interviews - Les retours
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C’était le mercredi 28 octobre 2020, veille de notre second confinement et des fermetures des lieux culturels. Nous avions découvert cette proposition à Artéphile, durant la Semaine d’Art en Avignon. Le metteur en scène Laurent Fréchuret livrait son adaptation des écrits de jeunesse de Rimbaud et éclairait le public sur la naissance du poète. Le pied de Rimbaud sera à découvrir durant le Off21 au Théâtre des Halles. Interview.

Avant de vous livrer l’interview de Laurent Fréchuret, metteur en scène du Pied de Rimbaud, voici le [VU] du spectacle.

[VU] Le pied de Rimbaud

Si vous devez découvrir une merveille durant le Festival Off Avignon 21, vous pourriez la découvrir dans la chapelle du Théâtre des Halles. À n’en pas douter, Laurent Fréchuret a trouvé un écrin sur-mesure pour cette proposition.

Porté à merveille par Maxime Dambrin, ce spectacle vous invite à rencontrer Rimbaud en chair et en os. Le jeune comédien l’incarne avec force. Le texte, adaptation de la première nouvelle de celui qui deviendra poète, raisonne avec notre temps.

Le Pied de Rimbaud fait partie de ces moments suspendus, magie du spectacle vivant, où l’alchimie se crée entre un comédien, un·e musicien·ne et les spectateurs. Il n’est pas rare que le sourire laisse la place au rire durant cette heure d’une poésie certaine, empreinte d’une nostalgie et d’une vivacité palpable.

Maxime Dambrin porte ce seul pas-tout-à-fait en scène avec fougue. Appuyée par les accords de musique joués dans la pénombre, sorte de double métaphorique du comédien, sa parole virevolte dans l’obscurité de la salle pour venir s’échoir dans vos oreilles afin de raviver la flamme de la pensée.

Un spectacle précieux qui est rare de croiser. Et à la sortie de la salle, vous pourrez dire, j’ai rencontré Rimbaud !

[ITW] Laurent Fréchuret pour Le pied de Rimbaud

Le bateau ivre, Une saison en enfer, sont des œuvres de Rimbaud connues de beaucoup. Vous adaptez Un cœur sous la soutane, un de ses premiers écrits. Pourquoi avoir fait un tel choix ?
Comme beaucoup d’adolescents, j’ai étudié Rimbaud à l’école. Il est né une passion pour l’auteur. J’avais lu toutes ses œuvres et c’est avec La Pléiade que j’ai découvert ce Cœur sous la soutane. Je me suis dit que ça valait le coup de faire entendre ces mots de Rimbaud qui ne sont pas une poésie mais une nouvelle. On la connaît peu. C’est un pastiche des poèmes qui l’ont précédée.

Dans Un cœur sous la soutane, il va restituer toutes les images des romantiques en y mettant un second degré ironique, voire même plus. Même s’il a 15 ans, 15 ans et demi lorsqu’il écrit cette nouvelle, il dénonce le monde de la religion très présent à son époque, à l’aide de figures hautes en couleur qu’il va dézinguer, tour à tour, les religieux, puis ses camarades séminaristes et enfin le monde des bourgeois.

Ce texte parle aussi d’aujourd’hui par sa liberté de ton revendiquée.


Vous avez donc ce texte entre les mains. Comment avez-vous travaillé à son adaptation ?
Il y a 151 ans, Rimbaud écrit Un cœur sous une soutane. Il convoque déjà les thématiques des 5 sens que nous lui connaissons et de leur « inventif usage et dérèglement ». Ici, il développe fortement celle de l’odorat, sens souvent oublié et en voie de disparition chez l’être humain. Le côté organique, le côté incarné de cette écriture, appelait à être vraiment joué sur scène, devenant une expérience théâtrale et musicale.

Découvrir le jeune Rimbaud méconnu

Vous nous avez fait parvenir le texte original et votre adaptation. Dans la présentation de l’œuvre originale, on peut lire, en guise d’introduction : Ce texte est une gaminerie, sans doute écrite très vite (Rimbaud n’a fait que quelques corrections insignifiantes), mais assez virulente, et qui en dit long sur son état d’esprit de l’époque. Pouvez-vous nous éclairer sur cela ?
Rimbaud fréquentait les séminaristes. Il voit ce monde de l’intérieur et va être très irrévérencieux. Ce texte parle aussi d’aujourd’hui par sa liberté de ton revendiquée. Il s’oppose à Dieu et raconte les aventures de ce jeune séminariste qui sent battre, sous sa soutane, autre chose que son cœur. Il joue sur les doubles sens érotiques, sexuels.
Il s’attaque également aux bourgeois de Charleville-Mézières. C’est en étant invité chez eux qu’il va tomber amoureux de la jeune Thimothina, qui est une bourgeoise assez laide. Et c’est très drôle lorsqu’il la décrit « aveuglément » . Puis, il va se faire jeter par cette fille et connaîtra la première grande claque de sa vie d’apprenti séducteur.
Et là, il va aborder le troisième monde de son parcours, qui est la poésie. Il va se rendre compte qu’il aimait peut-être plus les mots d’amour qu’il écrivait à Thimothina que Thimothina elle-même. Beckett dit “Mes seules amours furent les mots, quelques-uns”. Chez Rimbaud le verbe se fait chair et le poème devient cathédrale à habiter, puis à incendier. Rimbaud va devenir poète à la suite de cette nouvelle. Il commence à écrire ce que l’on appelle la Lettre du voyant, que j’ai utilisée pour cette adaptation.

En 1870 quand il écrit ce texte, nous sommes en pleine Commune de Paris. Le poète qu’il est, traverse ces événements. On sent dans sa poésie, cet engagement à vouloir changer la vie.

Pourrions-nous dire que cette proposition permet de découvrir l’essence même de la poésie de Rimbaud ?
Un cœur sous la soutane est son programme poétique, un manifeste organique, sensuel ! Le poète y convoque les parfums les plus paradisiaques, ceux de l’amour ou du mysticisme, et également les parfums les plus terribles, ceux de son enfer personnel, de ses « lointains intérieurs ».

À 20 – 21 ans, après avoir user les mots, Rimbaud va aller user la vie dans d’autres pays. Comme il le dit : “il faut étreindre la réalité rugueuse”. Quand on lui dit qu’il commence à être connu à Paris, il répond que tout ça sont des « idioties ». Et pourtant ses écrits vont révolutionner la poésie française et même mondiale.
Nous avons essayé de raconter ce parcours, cette histoire du destin de Rimbaud à travers une fable, tout d’abord burlesque puis peu à peu s’avançant vers quelque chose de nouveau, d’inconnu, de poignant.

Nous avons travaillé sur l’adresse à celui qui écoute (le spectateur, celui qui prouve que « Je est un autre »), sur la disparition du « 4 ème mur », afin d’être très relié au spectateur dans une sorte de confidence.

En 1870 quand il écrit ce texte, nous sommes en pleine Commune de Paris. Le poète qu’il est, traverse ces événements. On sent dans sa poésie, cet engagement à vouloir changer la vie.

Une mise en scène entre direction d’acteur et improvisation musicale

Lorsque je suis sorti de votre spectacle, je me suis dit que j’avais rencontré Rimbaud en chair et en os. Vous mettez en scène Maxime Dambrin qui est lumineux. Il incarne un Rimbaud d’une réalité saisissante. Quelle est l’idée de départ de ce spectacle ?
Tout est parti de mon admiration pour ce jeune acteur que j’ai dirigé dans En attendant Godot. Nous nous étions promis de monter un solo. Je trouve que Maxime a un grand talent, une voix et un corps très singulier. Nous avons essayé différents textes, et quand nous sommes arrivés à Rimbaud, ce fut comme une révélation, une évidence partagée.
Sa déambulation nous fait penser à un Rimbaud funambule des mots. Il est toujours en permanence sur l’équilibre/déséquilibre, et je trouve cela juste par rapport à son incarnation de ces poèmes. Il arrive à
être un jeune homme de 15 ans amoureux.
C’est un Rimbaud organique, rythmé, que l’on montre, comme un enfant génial et unique en train de grandir, de se métamorphoser.

En effet. Dans la présentation du spectacle, nous découvrons que pour chaque présentation vous conviez un·e musicien·ne différent·e pour accompagner Maxime. C’est une mise en danger constante.
C’est le second pari que nous nous sommes fixé. Celui de remettre toujours en danger, en risque, ce qui va être raconté en invitant chaque soir un musicien improvisateur. Vous avez vu à Artéphile, Lionel Martin, célèbre grand saxophoniste, inventif et à l’écoute des rythmes de l’écriture et de la pulsation propre à Rimbaud.

Et en effet, nous rencontrons régulièrement des musiciens différents pour permettre un dialogue à chaque fois renouvelé, remis en jeu entre les mots de Rimbaud, le jeu de Maxime et des instruments, des musiciens singuliers, comme la recherche d’une alchimie de la relation rendant possible l’expérience dramatique.
L’espace du musicien, dans le fond, dans la pénombre permet de convoquer, de faire vibrer l’inconscient du poète, le lieu des rêves et l’amour des « sombres choses ». Puis, une ligne de bougies et un rideau de fils invitent à traverser le miroir, à outrepasser la frontière.

J’en profite au passage pour remercier encore une fois toute l’équipe d’Artéphile de nous ouvrir ses
portes. C’est une équipe qui aime les textes et les projets théâtraux.

Comment avez-vous abordé la mise en scène de votre spectacle ?
Pour toutes les mises en scènes, choisir un acteur et un texte est déjà la moitié du travail. Ce qu’il reste ensuite à construire, à inventer ensemble, est un travail de fourmi passionnée. C’est celui d’ouvrir une possibilité d’incarnation, de rythme, d’adresse, de corps musiques et d’images pour chaque phrase. C’est aussi dialoguer avec le public. J’adore les petites jauges qui rendent possible la confidence, une relation très intime avec les spectateurs.

La mise en lumière de cette confidence parfait votre proposition. À qui la doit-on ?
C’est le beau travail de Sébastien Combe. Il a créé tout un univers de lumière qui va métamorphoser le
visage de Rimbaud. Nous avons travaillé sur l’expressionisme, cette esthétisation du geste, sur chaque
position de Maxime, sur une rythmique assez précise.

Pour finir, nous avions une question sur le futur. Vous avez été à la direction d’un CDN. Pourquoi avoir
fait le choix de repartir en compagnie ?

Même si avoir sa compagnie est difficile et précaire, je me sens libre. C’est très agréable. J’ai beaucoup aimé la direction du CDN mais j’avais envie de retrouver la légèreté d’un électron libre et d’avoir plus le temps de rêver, d’écrire, de penser les projets.
Aujourd’hui, nous sommes artiste associé pour 3 ans à la Scène Nationale de Saint-Nazaire et au Centre culturel de La Ricamarie et sommes très heureux d’habiter de nouvelles maisons de création.

Propos recueillis par Laurent Bourbousson
Visuel : Maxime Dambrin dans Le Pied de Rimbaud ©DR

Générique

Laurent Fréchuret – Théâtre de l’incendie – sera présent avec deux pièces au Festival Off Avignon 21.
Vous retrouverez Le pied de Rimbaud au Théâtre des Halles à 16h30 et Les Présidentes de Werner Schwab, au 11·Avignon.
Le site de la Compagnie de l’incendie – Laurent Fréchuret


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