Avec Sois un homme mon fils, Bouchta se (dé)livre au Théâtre Toursky

25 septembre 2019 /// Les interviews - Les retours

Bouchta et son Sois un homme mon fils, mis en scène par Richard Martin, s’installe au Théâtre Toursky du 12 novembre au 31 décembre 2019. Une rencontre généreuse pour un spectacle tendre et violent. Interview et retour.

Bouchta en interview

Interviewer Bouchta revient à s’entraîner à ne pas perdre le fil des questions que l’on souhaite lui poser. Notre première rencontre se fait fin juillet, à la sortie de son spectacle à Avignon, et notre échange ne pouvait pas rester en suspens. Le rendez-vous était pris pour une interview par téléphone et je savais que rien n’allait se passer comme prévu. Entre fous rires, émotions et dires crus, Bouchta parle sans détour, comme si il était urgent de mettre des mots sur son choix de vie, celui d’être gay, musulman et libre de vivre ce qui représente, pour certains, une dualité.

Avant le spectacle, il y a le livre de Bouchta, paru chez L’Harmattan, Je voulais devenir un homme dans lequel il raconte sa vie. Lorsque vous lui demandez ce qui a déclenché l’écriture du livre, la réponse est trash : « D’une tartine de merde (entendre sa vie en famille), j’ai essayé d’en faire un gâteau d’anniversaire pour lequel on a tenté de me voler la bougie (comprendre sa vie). » Sans appel et sans concession. Bouchta est comme cela, cash, et n’en déplaise aux bien-pensants et aux oreilles chastes.
Il ose, bouscule, peut vous faire, parfois, vous sentir mal à l’aise, mais c’est un homme au grand cœur. Il semble alors tout à fait logique qu’avec Richard Martin, il se soit bien entendu. Leur rencontre, elle se passe un jour alors que Karim Baïla, ami de Bouchta, journaliste et grand reporter, lui demande de l’accompagner au Toursky, en vue d’une rencontre avec son directeur, suite aux coupes budgétaires annoncées par la Ville de Marseille (affaire qui semblerait être en bonne voie pour le moment – lire communiqué de presse). « Quand Karim me demande de l’accompagner, je lui que j’en ai marre de ces rendez-vous qui ne servent à rien et que je n’irai pas. Il insiste. Je lui dis « D’accord, mais je viens en pyjama ». [rires.]  Au rendez-vous, il y a Richard, son épouse, une autre personne, Karim et moi. Je vois que les dires sont toujours les mêmes, que l’on n’avance pas, et je me lève pour partir. Mais avant, je dis à Richard que j’habite à côté, que je connais son théâtre, que je travaille dans ce milieu depuis des années et que je n’arrive pas à percer, que j’ai écrit un livre pour éviter une dépression. Je le lui donne et je pars. »

« J’étais en mille morceaux, comme Pinocchio.

Richard est mon Gepetto. »

Ce mélange de culot et de mise à nu sont les traits de la personnalité de Bouchta. Peut-être est-ce cela qui a touché Richard Martin. Une fois la lecture du livre terminée, le metteur en scène ressent la nécessité d’en faire quelque chose. Il demande à Bouchta ce qu’il voudrait faire avec et la réponse part au quart de tour : « Stand-up, théâtre, j’en sais rien moi, vois ! » Et c’est avec une entière confiance mutuelle, que l’un et l’autre se lancent dans l’aventure.

« Nous nous sommes revus et avons énormément discuté avant de passer à la scène. Lors de ces cessions, j’ai beaucoup pleuré. Je vidais mon sac, sans retenue. J’étais en mille morceaux, comme Pinocchio. Richard est mon Gepetto. » Sans être un conte de fée, c’est ici une belle histoire emplie d’humanité qui se joue. « Oui, c’est une belle histoire. On a énormément travaillé. J’arrivais, il me mettait sur scène, et je commençais à parler sur scène, c’était dur. Mais Richard est un formidable metteur en scène. De passer à la scène, ça m’a tué mais ça m’a fait énormément de bien. »

« L’écriture a sauvé ma vie » , lâche Bouchta au détour d’une réponse. Et la puissance du verbe sauver éclate à l’ouïe. Oui, d’une certaine façon, elle a sauvé sa vie mais également elle sauvera les vies de ses pairs, pour se frayer une chemin au sein d’une famille. « Quand tu vis dans une fratrie avec do, pour qu’un homosexuel puisse vivre en paix, il est obligé de se couper en 10, de faire l’assistante sociale, de faire le ménage, de faire ça et ça, tu fais tout pour eux. Et à un moment donné, tu n’en peux plus. J’ai coupé court avec tout le monde. Maintenant, je m’occupe uniquement de moi. Être homosexuel et musulman revient à fermer ta gueule et rendre service. »

De son histoire, Bouchta en fait un conte universel où le courage côtoie la force. Il est lumineux dans son seul en scène. « Ça m’a fait grandir, ma chérie » me lâche-t-il en guise de conclusion.

Le VU

Que penser de la dernière proposition signée Richard Martin ? Il réussit un tour de force, celui de faire porter au plateau la vie de Bouchta par lui-même. Fils d’immigrés algériens, onzième enfant d’une fratrie de douze, ce dernier endosse le rôle de celles et ceux qui l’ont vu grandir et le sien. Il se voit à travers les yeux de celle qui l’a façonné, sa mère, et de sa bande de potes. Le poids des traditions, l’homosexualité, l’altérité, l’éducation, les ratés de l’Éducation Nationale font partie de cette vie qui devient, au fur et à mesure du récit, le conte de Bouchta.

De son enfance à sa vie d’adulte, Bouchta se métamorphose, révèle le piquant des situations, parle sans retenue. Il est ce petit garçon qui aime danser, celui de la bande de copains qui aime les garçons. Ses copains l’acceptent tel qu’il est. Il grandit, le petit Bouchta, et son franc parler désarçonne. Le naturel avec lequel il joue, ce que l’on pourrait désigner de sans filtre, fait que l’on a rarement vu une telle fraîcheur sur un plateau de théâtre.

Avec pour seul élément de décor, une cantine bleue qui recèle les costumes dont il se pare – une de ces cantines que l’on transportait en temps de guerre et que l’on transporte lors des immigrations – , la chrysalide devient le papillon libre. Son discours est touchant et le regard que l’on porte sur lui se voile, à certains moments, de larmes. C’est une leçon de courage à laquelle on assiste et il est bon de rappeler, qu’en 2019, le style de vie choisi est un combat à mener de front.

Il ne reste plus qu’à souhaiter à Bouchta de s’accomplir pleinement dans ses projets, sous le regard de Richard Martin afin de parfaire ces mois de représentation à venir.

Laurent Bourbousson
Crédit photo : © Candice Nguyen

Générique et dates

Sois un homme mon fils de et avec Bouchta | Direction : Richard Martin
Une production Théâtre Toursky International – Cie Richard Martin.
Du 12 novembre au 31 décembre 2019 au Théâtre Toursky. Renseignements : ici.