[ITW] Les échappées de François Morel et Antoine Sahler
François Morel aime aller à la rencontre du public. Il a actuellement une saison très chargée. En tournée avec « Art », la pièce de Yasmina Reza Art en compagnie d’Olivier Saladin et O.Broche, il alterne avec un spectacle avec son fils Valentin « Le dictionnaire amoureux de l’inutile » vu récemment au Magic Mirror de Scènes et Cinés et quelques concerts avec Antoine Sahler. François Morel est jusqu’au 6 avril au Musée d’Orsay dans le cadre de l’exposition L’Art est dans la rue. Un spectacle créé pour l’occasion : Ce qu’a vu le pavé (à voir encore les 5 et 6 avril) et l’opportunité de réunir à nouveau la fabuleuse bande du Brassens a 100 ans de Sète : Juliette, Judith Chemla, Thibaud Defever, Muriel Gastebois, Amos Mah, Lucrèce Sassella et bien sûr Antoine Sahler.
Cependant c’est à l’occasion d’un projet plus intimiste que nous avons rencontré le chroniqueur de France Inter au billet toujours juste, émouvant et son ami et associé musical Antoine Sahler. Une échappée à travers le département des Hautes Alpes en tournée piano Voix qui a fait exploser les jauges des lieux associés au Théâtre Durance et ravis les artistes.

François Morel, pourquoi ce projet vous a-t-il intéressé ?
Lorsque j’étais jeune, dans mon petit village de Saint-Georges-des-Grosseilliers, j’ai vu des artistes comme Hubert-Félix Thiéfaine, Maurice Fanon, Francesca Solleville, qui malgré leurs réputations de l’époque venaient chanter devant une centaine de personnes. J’avais envie de faire cela aussi et de renouer avec la forme du récital, de chanter les chansons dans leur pureté absolue. Cette forme de concert est une bonne façon de mettre en valeur la spécificité de la chanson. Et comme nos chansons n’intéressent pas les grands médias, elles peuvent au moins intéresser les gens, ceux qui se déplacent, qui viennent écouter des histoires et qui sont émus par elles.
J’ai l’impression que nos chansons sont faites pour être chantées en public et sans doute devant des publics restreints mais fervents. Je trouve que Les Echappées du Théâtre Durance nous ont permis de faire tout cela.
Antoine Sahler : C’est toujours une rencontre, le moment où on vient chanter sa chanson. Et de toute façon, lorsque les publics sont dans une telle proximité comme ici, j’en retire presque plus de choses que dans des grandes salles. Il y a la possibilité de beaucoup mieux saisir les réactions des gens, ainsi nous apprenons aussi sur ce que nous avons écrit.
F M : Pour moi, chaque soir est important, je ne vois pas de hiérarchie selon le type de salles, de villes, de public, que ce soit à Paris, dans un grand théâtre ou dans le petit village de Barrême. A partir du moment où je suis sur une scène, j’y mets exactement le même cœur, la même foi et le même désir de convaincre. J’ai donc envie de faire en sorte que ça se passe bien et qu’il y ait un vrai moment de partage.
C‘est différent parce que chaque soir est différent, parce que nous même nous sommes dans des états différents.
François Morel
Durant cette mini tournée concert dans les villages de Haute Provence de Barcelonnette à Peyruis, Ste Tulle, Barrême, est-ce que vous avez ressenti des émotions différentes selon les lieux ?
F M : C’est différent parce que chaque soir est différent, parce que nous même nous sommes dans des états différents. En tout cas, à chaque fois, nous avons été hyper bien reçus.
A S : « Merci de venir jusqu’à nous » est la phrase que nous avons entendue chaque soir.
En fait, même si chaque soir nous étions dans un lieu différent et évidemment avec des gens différents nous nous sentions quand même un peu à la maison du fait de cette super équipe technique qui nous suivait avec un « kit prêt à l’emploi » pour embellir la salle. Dans cette opération Les échappées/hors les murs, on sent le suivi et qu’il y a une vraie compétence là-dessus. Même sur des choses assez techniques, sur les éléments de musique, d’amplification ou de puissance électrique. Les techniciennes savaient que là, il fallait faire gaffe de ne pas brancher plus de cinq projos. L’équipe a une bonne lecture de là où ils vont et de ce qu’ils peuvent proposer pour que ce soit bien et que les artistes ne soient pas en danger.
Antoine, ces concerts ont été pour vous l’occasion d’interpréter sur scène des chansons issues de votre dernier album Hasard. Au cœur du spectacle et non en première partie. Qui a eu cette idée ?
F M : Quand je dis qu’il n’y a pas de hiérarchie, c’est la même chose avec ce duo. Je suis extrêmement sensible à ce qu’écrit Antoine, à la fois à ses musiques, à ses paroles et à ce que ça dégage. J’avais envie que ça fasse partie du spectacle, que ce ne soit pas l’apéritif avant le vrai spectacle mais une partie intégrante.
A S : Ce qui est très agréable et appréciable. Je suis aux côtés de François, je l’accompagne pour des chansons dont le public comprend qu’on les a écrites ensemble, pour la majeure partie.
F M : Qu’il y a un jeu entre nous, une complicité, que nous nous amusons …
A S : Et donc du coup, de pouvoir avoir un petit moment où je fais mes chansons à moi, dans ce cadre-là, ce n’est pas du tout la même chose qu’en apéritif/première partie et je ne dénigre pas du tout les premières parties, j’en ai fait et j’en referai.
C’est aussi l’occasion de chanter mes chansons devant des gens qui ne seraient peut-être pas venus me voir sur un concert solo. Nous savons comment il est difficile de faire déplacer les gens.

Votre duo piano-voix n’offre-t-il pas un réarrangement des chansons ?
A S : Il est évidemment que l’on peut être encore plus inventif quand il n’y a pas la contrainte de tenir un tempo ou des choses qui sont inhérentes au groupe. Bien sûr que j’adore jouer avec Muriel (Gastebois) et Amos (Mah) pour le concert que nous tournons aussi. Mais quand nous sommes tous les deux, il y a un espace possible où je suis encore plus libre pour souligner des éléments du texte, pour entendre dans une respiration de François un petit silence, quelque chose que je vais interpréter et accentuer ou pas. C’est presque comme une nouvelle écriture. Pas forcément sur tous les morceaux, mais sur certains, il y a des moments où ça s’ouvre, comme dans l’improvisation théâtrale ou dans le jazz. Être au maximum dans le présent.
François Morel, actuellement vous êtes en tournée avec « Art » puis six mois au Théâtre Montparnasse à Paris puis l’année prochaine dans Les Femmes Savantes mis en scène par Robin Renucci, en Première au festival de Grignan. Vous n’aurez plus de projets en commun avec Antoine ?
FM : Oh si ! Même si, apparemment, nous pouvons vivre l’un sans l’autre. Rire.
Et tant mieux parce qu’Antoine fait plein de choses en dehors de moi. Nous calons des dates ensemble entre celles des tournées, par ci par là, comme ici. Ou du 3 au 6 avril 2025 au au musée d’Orsay. Dans le cadre de la grande exposition « L’Art est dans la rue », nous spectacle qui se nomme Ce qu’a vu le pavé avec en invités : Judith Chemla, Thibaud Defever, Muriel Gastebois, Juliette, Amos Mah, Lucrèce Sassella .
Les chansons que vous interprétez, François Morel, face au pupitre, sont-elles des nouvelles chansons ?
F M : Oui. Il y a d’autres dans nos cartons. La Grande Vie, par exemple, est une chanson que nous faisons en concert depuis un an. Pour nous, elle est assez récente parce que nous ne l’avons jamais enregistrée.
A S : Elle pourrait être la chanson titre d’un nouvel album. Nous y réfléchissons, nous avons quelques idées. Ça se fera bientôt ou plus tard, on verra. Sourire.
Quels sont les retours qui vous ont le plus touchés ?
F M : Nous recevons des belles choses. J’ai répondu à une lettre hyper touchante dans laquelle une personne me disait comment ces chansons-là l’aident à vivre, à rire dans des moments difficiles. Je lui ai répondu : « moi-même je vis des moments difficiles, merci d’être là. Si vous n’étiez pas là, je ne pourrais pas me donner du courage. ». Et comme nous, ça nous fait sûrement du bien aussi de pouvoir faire ces spectacles-là. C’est bien. Comme disait, Ségolène Royal…
C’est Win-Win. Gagnant-gagnant
Quels sont vos projets actuels, Antoine ?
A S : En ce moment je fais beaucoup d’ateliers et de projets pour les enfants. Récemment j’aicréé un conte musical avec : L’OrKestre TaKajouer et un orchestre d’enfants que nous avons joué dans ma région natale, dans le Doubs. L’année dernière, j’ai répondu favorablement à leur demande d’être le parrain de leur année carIl y a une part active et une dimension sociale. Ce sont des jeunes des cités entre 8 et 12 ans à qui on prête des instruments, basé sur le format de Demos, une création de la Philharmonie de Paris qui a été essaimé dans les régions.
François Morel pour votre grande entrée au Musée d’Orsay du 3 au 6 avril 2025, avec qui allez-vous vous afficher ?
Avec Antoine bien sur ! Juliette, Judith Chemla, Thibaud Defever, Muriel Gastebois, Amos Mah, Lucrèce Sassella. Les copains du spectacle Brassens a 100 ans que nous avions imaginé à Sète. En fait, c’est un spectacle qui va accompagner l’exposition L’art est dans la rue, qui fait tout un travail iconographique avec la Bibliothèque de France sur les premières affiches à Paris, notamment celles de Jules Chéret, de Toulouse-Lautrec . Notre spectacle s’inspire des artistes de cette époque-là. Nous évoquons aussi les affiches, notamment à travers un texte de Félix Fénéon qui parle du bouleversement qui a saisi les Parisiens à la découverte de ces images. Il dit sa détestation des musées, des bourgeois qui vont voir l’art dans des cadres dorés alors que l’art est dans la rue. C’est une évocation des artistes de l’époque, de la Goulue, d’Aristide Bruyant, d’Yvette Gilbert, de Joseph Pujol que vous connaissez bien sûr…le pétomane. C’est une promenade poétique, rigolote autour des artistes du XIXe siècle.
Le principe des Echappées par Elodie Presles, directrice du Théâtre Durance

« Notre démarche est d’aller vraiment au plus près des habitants et de les rencontrer, six intercommunalités adhèrent au projet Les Echappées. Sur chaque territoire, depuis la contractualisation avec les communes nous venons cinq fois dans l’année : trois propositions plutôt en salle et deux en extérieur. Avec un temps au mois de mai, ce qui nous permet justement d’aller dans les communes qui n’ont pas de salle.
Nos institutions partenaires nous ont donné des moyens pour acheter le camion, les gradins rapides à monter, des chaises, des portiques ultralégers etc. Ce qui nous permet d’habiller des salles pour en faire des lieux de spectacles, en peu de temps au vu des longs temps de trajet. La programmation est très pluridisciplinaire. Les concerts ne sont pas les propositions les plus proposées.
Il y a un endroit de partage et de sincérité, pour ne pas dire de vérité, qui est utile aussi bien aux habitants qu’aux artistes. Les gens viennent car ils savent que c’est à côté de chez eux, qu’ils apprécient les spectacles que le Théâtre Durance propose. Le bouche-à-oreille fait le reste et parfois nous dépasse comme pour François Morel. Mais ça reste un vrai problème de riches.
Il faut surtout s’associer avec des artistes qui acceptent de ne pas être dans le confort de la boîte noire. C’est l’enthousiasme de François Morel lorsque j’ai évoqué notre dispositif lors de son concert à Sault l’été dernier, son envie immédiate d’y participer qui m’a convaincu de monter cette tournée. C’est vraiment une question de rencontre. Je trouve que la grande force de ce duo, non seulement dans le choix des chansons, dans la narration et dans la manière dont ils incarnent ces chansons-là, cela vient chercher quelque chose de très humain et de très universel. Et surtout d’extrêmement intergénérationnel. Leur grande force est d’aller chercher, mais comme les grands artistes, ou les grands poètes ou les grands clowns…qui vont justement travailler au millimètre, des émotions très contradictoires mais qui sont partie de la vie. Ce sont des peintres de la vie ».
Propos recueillis par Marie Anezin