[ITW] MADAM d’Hélène Soulié à découvrir au Domaine d’O – Montpellier

6 décembre 2021 /// Les interviews
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Nous l’avions rencontré en juillet dernier à l’occasion de sa venue au Train Bleu dans le cadre du Festival Off d’Avignon. Elle présentait alors MADAM 4. À l’occasion de l’intégrale de MADAM, donnée au Domaine d’O (Montpellier), du 8 au 10 avec 2 épisodes par soir, et le 11 décembre pour l’intégrale, on se replonge dans son interview. Extraits.

Pouvez-vous nous présenter le projet ?
MADAM est un projet qui a démarré en 2017. Il comporte 6 épisodes qui appartiennent à 2 familles et correspondent à 2 moments de création : 2018 – 2020 pour les épisodes 1, 2, 3, et la période 20-21 où j’ai mis en scène les 3 derniers.
Les 3 premiers épisodes vont interroger l’intériorisation en termes de races, de genres et de classes. Ils vont proposer de changer de paradigme intellectuel. Et les 3 suivants vont nous inviter à formuler de nouveaux récits. On construit potentiellement un autre réel.
Le théâtre offre cette possibilité : de formuler, de vivre des espaces utopiques. Tout cela donne au public une capacité d’agir en fait. Je le présente comme ça.

Vous proposez un texte vibrant dans le dossier de presse de MADAM. C’est une véritable mise à nue de la personne que vous êtes. Nous avons l’impression d’un apprentissage de vivre.
C’est un réapprentissage en fait.
Le projet de la Cie EXIT est de pouvoir sortir des théâtres et d’aller rencontrer des personnes. Pour moi, c’était de renouer avec cette pratique-là qui est effectivement très personnelle et de repartir d’une écriture simplement de la voix. J’ai souhaité également travailler en collaboration avec des autrices, des chercheuses et d’autres personnes, de repartir de ce qui se passait à l’extérieur de nous, pour voir ce que nous pouvions dire. Pour moi, c’est un endroit très essentiel. Le théâtre est une histoire de rencontres, il devrait être ce lieu qui permet la rencontre, l’échange.
Le projet en lui-même est construit comme ça, avec sur un plateau une actrice et un micro et puis après, il y a deux micros, il y a de la vidéo et on reconstruit comme ça.
Ce que j’éprouve est ma nécessité de venir raconter des histoires et petit à petit il y a une esthétique qui s’enclenche. Il y a quelque chose de fondamental, d’absolument nécessaire qui est rééprouvé.

Est-ce que chaque épisode de MADAM peut être défini comme étant une performance ?
Chaque épisode est vraiment un spectacle. Sur scène, généralement, il y a une actrice et une experte. Il y a une écriture qui se crée avec ce binôme-là.

MADAM, agitateur de pensée

Parlons plus particulièrement de l’épisode que vous allez présenter au Train Bleu durant le Off d’Avignon : “Je préfère être une cyborg qu’une déesse”. Est-ce que le cyborg est un genre ?
En fait, la phrase, je préfère être une cyborg qu’une déesse, est la dernière phrase du manifeste cyborg de Donna Haraway. Elle est une philosophe, biologiste, qui s’est beaucoup intéressée aux nouvelles technologies et à la possibilité de s’émanciper par celles-ci. Par exemple, passer de l’informatique binaire à celle quantique d’aujourd’hui.
La proposition de Donna Haraway, qui a beaucoup travaillé sur la notion de genre de façon assez délirante, dépasse largement la question du binaire de l’homme simple. Elle est dans une proposition philosophique autour de la question des clivages et de la question des frontières. Dans ses textes, elle invente des mots entiers, comme Femâle. Sortir de toutes ces frontières et considérer fortement notre rapport à l’autre, au territoire, au genre, à la mort, à la nature, au savoir de façon différente. Le cyborg n’est pas que bodybuildé, comme le représente le cinéma américain. Le cyborg a une figure autre, une figure inconnue qui va nous permettre d’inventer de nouvelles histoires. Une figure qui est à la jonction de l’humain·e et du non-humain·e, c’est quelque chose que nous ne connaissons pas. Ça ouvre alors des utopies.
La question du réel et de la fiction est très importante sur cet épisode-là. On crée un clivage entre le réel et la fiction, mais il faut bien réussir à rêver nos vies pour pouvoir enclencher des choses dans le réel. MADAM#4 part de ce postulat.

Quelle serait votre définition du mot queer ?
Queer vient de l’anglais qui signifie étrange, bizarre. Il a été récupéré par la communauté homosexuelle qui a déplacé son centre initial. Ça, c’est pour l’origine.
Après, aujourd’hui, queer est une pensée, une philosophie qui va s’interroger au-delà des questions de sexualité, qui va s’interroger sur toutes les oppressions en termes de races, de genres, et qui va essayer de croiser politiquement ces questions-là. Par exemple, pour moi, aujourd’hui, le terme féministe ne veut rien dire. Tout le monde peut être féministe, c’est très mainstream. Le queer va être dans cette polarité homme-femme… et questionner l’ensemble des oppressions. Fondamentalement, on vit dans un monde qui est injuste et pour plus de justice sociale, il faut relier le tout.
MADAM est un projet qui travaille sur les questions de constructions d’identités en liant les questions d’écologie avec celles du capitalisme, des utopies…. C’est quelque chose qui ouvre. Il faut mettre d’autres lunettes pour regarder le monde dans lequel on évolue, créer des espaces d’alliance pour être ensemble et proposer une autre façon d’aborder le monde.

Est-ce que vous pensez que le monde est prêt à cela, que la société est prête à cette nouvelle forme de pensée ?
Je pense que ce n’est pas la bonne question, et ça c’est une réponse queer. C’est-à-dire que donner la bonne réponse au monde dépend de la question, de comment on le regarde. J’aime assez cette phrase de Rosa Parks qui dit : « Vous ne devez jamais avoir peur de ce que vous faites quand vous pensez que ce que vous faites est juste ». Je crois que c’est ce qui est fondamental. Je crois que la bonne question à poser serait : Quel camp je choisi et qu’est-ce que je veux pour demain ? Et de là, ça ouvre des perspectives et donne à chacun des capacités d’agir et de faire. Après que le monde soit prêt ou pas, je ne peux répondre à cela. Nous nous trouvons dans un monde dans lequel on ne sait pas par quel bout prendre les choses.

MADAM, une aventure éclairante sur notre monde

Est-ce que l’envie est d’inviter le public à s’interroger ?
Je ne sais pas, pas vraiment. Ce n’est pas un théâtre didactique non plus. C’est un théâtre sur une écriture. C’est un peu comme si on s’interrogeait lorsque l’on part en voyage, : ça fait autant appel au sensible qu’à l’intellect. Ça fait appel à ce que les gens parcourent dans leur quotidien. MADAM donne des outils, les stratégies des personnes rencontrées pour inventer un monde un peu plus fun. C’est une mise en partage, celle d’une expérience sensible et poétique.

Je trouve que les aventures théâtrales telles que les vôtres permettent aux publics de grandir.
En tant qu’artiste, mon travail est de se saisir des questions qui agitent la société, comme celle du genre par exemple, de me demander en quoi ça agite tout le monde pour partir à la rencontre de personnes qui vont alors éclairer la pensée.

Propos recueillis par Laurent Bourbousson
Photographie : MADAM #4 ©Marie Clauzade

Retrouvez l’interview intégrale dans la Revue #6

Du 8 au 10 décembre, découvrez deux épisodes par soir à partir de 20h et le samedi 11 décembre, embarquez pour l’intégrale de MADAM. Tous les renseignements, ici.

Le site de la Cie EXIT

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