Manger est un acte politique – Toutes et tous des Cervi

25 mai 2026 /// Les retours
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Le public est installé en cercle, sur le plateau. Floriane Facchini l’avertit d’emblée : ce soir, nous allons réaliser un acte « sociomagique », toutes et tous ensemble. Nous allons nous unir pour que soit servie cette Pastasciutta antifascista pour laquelle nous sommes réunis. Mais avant de passer à table, la metteuse en scène convoque les fantômes de son propre grand-père et de la famille Cervi, figures centrales de la dramaturgie.

Floriane arpente l’espace scénique. À jardin, un plan de travail fait office de cuisine : c’est là que mijote la sauce tomate. À cour, une table supporte un écran où défilent des photographies d’époque et des phrases d’une importance capitale. Au centre, une grande tablée accueille les verres et les jarres de l’apéritif, destiné à mettre le public en appétit.

Manger est un acte politique

En guise d’introduction, Floriane évoque ce grand-père dont elle a hérité l’amour de la cuisine, le plaisir des tablées et cette habitude bien vivace de parler de politique la bouche pleine. Un grand-père au tempérament de feu, prêt à tout pour défendre la liberté. Arrêté par la garde mussolinienne, il sera ceinturé et forcé d’avaler une quantité massive d’huile de ricin pour lui soutirer des secrets sur la Résistance. Taiseux jusqu’au bout, il retiendra de cette torture une certitude : manger est un acte politique. Un enseignement précieux transmis à sa petite-fille, qui place aujourd’hui ses pas dans les siens et fait de l’assiette un espace d’engagement.

C’est ici que l’histoire de la famille Cervi s’entremêle à la sienne. Dans l’Italie fasciste, le régime tente de rationner la population, de bloquer les importations et d’imposer la consommation de riz pour atteindre l’autosuffisance. Cuisiner des pâtes, en partager et refaire le monde devient alors un pur acte de résistance.

Le 25 juillet 1943, la destitution de Mussolini plonge les opposants dans la liesse. La famille Cervi, une fratrie de paysans militants, décide de célébrer l’événement en offrant une immense pastasciutta à tout le village. Mais la joie est de courte durée. En septembre, Mussolini est réinstallé par l’armée allemande à la tête d’un État fantoche. Les représailles sont immédiates. Le père et ses sept fils sont arrêtés. Les sept frères Cervi seront fusillés ensemble en décembre 1943 ; leur père ne découvrira leur mort qu’une fois relâché.

C’est tout en cuisinant, face au public, que Floriane Facchini déroule ce récit qui fait froid dans le dos.

Du récit au banquet partagé

Si la première partie offre une mise en contexte historique et sensible à l’intérieur du théâtre, la seconde se déploie à l’extérieur, dans l’espace public.

Les tables sont dressées grâce à la coopération de chacun. Une table circulaire bien singulière : elle n’a pas de pieds, seulement les jambes des convives pour en soutenir le plateau. Cet acte physique démontre instantanément à quel point l’entraide, l’écoute et l’empathie sont indispensables pour que l’expérience collective puisse exister.

Distribuée en début de repas, une fiche intitulée « L’anti-fascitomètre » invite chacun à s’évaluer face à la montée actuelle des extrêmes, créant un parallèle saisissant entre ce que nos aïeux ont traversé et ce qui se joue aujourd’hui.

Autour de ce banquet, tout le monde se restaure, heureux de partager ce repas éminemment politique. La parole circule, on discute la bouche pleine, on recrée du lien dans une société qui vacille. Ce repas nous rappelle une vérité essentielle : si l’on veut faire tenir un monde debout, il est temps de s’unir. N’est-ce pas là le réel enjeu de la Pastasciutta antifascista de la famille Cervi ?

Laurent Bourbousson
Crédits photos : ©CCALMETTES – Laurent Bourbousson
Vidéo : Laurent Bourbousson

La Pastasciutta antifascista de Casa Cervi a été vue le mardi 19 mai 2026 à La Garance dans le cadre du Festival Confit ! – à retrouver en tournée (ZEF Marseillle les 29 et 30 mai prochains)

Générique

Conception, écriture, mise en scène, jeu et sfoglina Floriane Facchini / dj et vidéaste Charline Thiriet, musicien Renaud Vincent / dramaturgie et regard extérieur Maria Da Silva / conception scénographique Barreau&Charbonnet et Manu David / construction et régie générale Manu David / création lumière Viviane Descreux / collaboration artistique Johanna Rocard / collaboration culinaire Marianna Melis / photographe Clément Martin, graphisme Fred Fivaz, chargée d’administration et de production Lorène Bidaud, chargée de la coordination et du développement Ninon Bardet

Coproduction Le Pôle Arts de la Scène – La Friche la Belle de Mai à Marseille, La Garance – Scène nationale de Cavaillon, Le Zef – Scène nationale de Marseille, CNAREP Le Citron Jaune (Port-Saint-Louis-du-Rhône), CNAREP Le Parapluie (Aurillac), Le Nest – Centre dramatique national de Thionville, La Scène nationale de L’Essonne.
Soutiens Le Channel – Scène nationale de Calais et les Grandes Tables, Bourlingues & Pacotilles, Sardegna Teatro, Le Théâtre du Loup à Genève, Le Cratère Scène nationale d’Alès, La Ville de Saint-Julien-en-Genevois, DRAC Auvergne-Rhône-Alpes.

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