[ITW] Les Suds, à Arles, Stéphane Krasniewski : rester pertinent à la production du moment.

24 juin 2019 /// Les interviews

Du 8 au 14 juillet, Arles va vivre aux sons du monde. On s’est entretenu avec Stéphane Krasniewski, le directeur de Suds, à Arles. Quand la géopolitique entre en résonnance avec la musique. Interview.

Les Suds, à Arles, un festival manifeste

Vous avez été nommé cette année à la direction des Suds à Arles. Y-a-t-il un enjeu spécifique pour cette édition du festival ?
Oui, il y en a plusieurs. Le festival a été créé, il y a 24 ans, par Marie-Josée Justamond. J’ai collaboré avec elle durant 15 ans. La transition s’est faite en douceur. Pour ma première édition, j’avais envie que le public fidèle se retrouve sur les fondamentaux, notamment sur la relation qui nous lie. C’était très important de ne pas casser cette histoire car c’est l’une des clés de réussite du festival. Ensuite, c’était de poursuivre son évolution, comme on le fait depuis des années. Elle se fait en fonction de la réalité de la scène des musiques du monde et des opportunités de programmation. On reste pertinent à la production du moment.

Votre édito a pour titre, Un festival, pour donner à entendre le chant des peuples. Il ressemble à un manifeste.
En vrai, chaque festival des Suds est un manifeste. Programmer n’est pas simplement une succession de concerts, même si au départ c’est une histoire de coups de coeurs, c‘est aussi renseigner sur le monde. On met, en quelque sorte, en relation des propositions artistiques différentes qui font sens dans notre festival. Il m’a été reproché que la programmation était tournée vers l’Afrique. Actuellement, c’est un continent qui bouge énormément, dans tous les pays, et on rend compte de cela. Une des réalités auxquelles on n’échappe pas, c’est celle de la géopolitique dont les artistes se font l’écho.

Cela reviendrait-il à dire que l’actualité géopolitique impacte la production des artistes issus des musiques du monde ?
Je pense qu’il y a deux manières de voir les choses, d’un côté cette actualité qui rend urgent la nécessité de se faire entendre pour ces artistes. C’est évident lorsque l’on programme des artistes algériens ou du Yémen, on ne peut pas le faire sans penser à la situation de ces pays qui font l’actualité pour d’autres raisons tout au long de l’année. Ensuite, comment est-ce que l’actualité du pays impacte la production artistique ? Je dirais que c’est difficile d’être affirmatif sur ce champ, même si malgré tout c’est une évidence. Quand je prends l’exemple de Pongo, qui nous vient d’Angola, il est évident, pour moi, que la guerre que le pays a traversé pendant plus de 10 ans a fortement impacté le mode d’expression des artistes de ce pays. Elle est une chanteuse d’électro-kuduro qui porte sur scène un propos qui est vindicatif de par son attitude. Les productions qui nous viennent d’Afrique sont passionnantes et s’inscrivent dans la réalité de ces mégalopoles qui sont pressées par des influences, par les migrations, par la mondialisation. Ces artistes ont un fort besoin d’affirmer une identité. À la rencontre de ces multiples influences, ils produisent des sons nouveaux, qui s’adressent aux publics locaux je dirais. On s’y intéresse fortement, et c’est une nécessité de les partager et de les écouter.

Bobby Mc Ferrin, Le mystère des voix bulgares, Ibrahim Maalouf…

La première grande soirée au Théâtre Antique sera l’occasion de découvrir Ibrahim Maalouf avec Haïdouti Orkestra. C’est la première fois que vous le recevez ?
On ne l’avait jamais accueilli et c’était un manque sur le festival. Par contre, nous avions reçu les artistes avec lesquels il a collaboré, Piers Faccini, le groupe Dupain, en 2003, Vincent Ségal. Ibrahim est un artiste extrêmement généreux et il possède cette qualité assez rare, celle se mettre au service des autres. Nous sommes ravis de l’accueillir avec cette création. Il sera accompagné par Haïdouti Orkestra, dans une formule assez exceptionnelle :  ils seront 20 sur scène. Ce sera une soirée très festive.

Comment est né ce projet, d’un désir de votre part ?
C’est un désir partagé parce que on avait cette envie de programmer Ibrahim depuis longtemps. Je vais faire le parallèle avec Bobby Mc Ferrin qui sera sur cette même scène, le 12 juillet. Tout se fait en fonction du projet du moment, c’est plus ou moins judicieux de les accueillir dans le cadre du festival Les Suds. Cette année, il était légitime et cohérent de les recevoir. Ibrahim a fait le choix de jouer au Théâtre Antique, qui est la plus petite jauge de sa tournée.

Le mystère des voix bulgares

Une des propositions qui suscite curiosité est le groupe Le mystère des voix bulgares. Pouvez-vous nous en parler ?
C’est un groupe qui existe depuis 1952. Il a commencé à être connu de la part des occidentaux, depuis que l’on considère la Bulgarie pour partie orientale. Là encore, c’est affaire de géopolitique. Il a été révélé au grand jour dans les années 70 suite à un travailleur de collecteur de sons, Marcel Cellier. Il en a fait un disque qui est passé relativement inaperçu, jusqu’à ce que des artistes mondiaux de la pop (Kate Bush, U2…)  s’en empare et incluent ces voix dans leurs productions. Ce sont de voix incroyables. Elles sont mystérieuses car elles sont l’histoire d’une alchimie entre le monde orient et celui slave. Lisa Gerrard, chanteuse du groupe Dead Can Dance, a produit leur dernier album et on a pu les entendre dans des films tels que Ghost in the shell.

Un festival, des publics, des scènes…

Vous parliez de la fidélité des publics. Effectivement, vous ouvrez le festival au plus grand nombre avec les rendez-vous gratuits en journée, jusqu’aux concerts du soir.
C’est une chance de pouvoir accueillir des artistes sur une scène et au moment adapté à leur propos artistique. Programmer, c’est favoriser la rencontre entre un public et l’artiste, et tout dépend du projet en cours. Le fait de pouvoir disposer, du matin jusqu’à la nuit, de scènes dans la ville, dans des lieux définis, permet d’accueillir des artistes qui couvrent une palette extrêmement large. Des Moment précieux, où la jauge est de 400 personnes, aux Nuits des forges, où l’on peut accueillir 1 500 personnes, permet de toucher des publics différents du seul fait que les artistes sont eux aussi très différents, même s’ils se rejoignent tous dans leurs inspirations : puiser dans un patrimoine réel ou imaginaire, dans une sorte de tradition. Par exemple, le 11 juillet, sur la place voltaire, nous recevons le projet Muga qui est un travail sur le chant des femmes des Asturies, au nord de l’Espagne, avec des musiciens bretons. Pour moi, on est sur une rencontre qui crée du patrimoine.

Moussu T E Lei Jovents ©Christine Cornillet

Vous invitez le plus grand nombre pour la dernière soirée du Festival, le 13 juillet. Vous fêterez le 14 juillet avec un jour d’avance ?
[Rires.] Oui, et nous pouvons remercier la Ville d’Arles. Le feu d’artifice a été décalé au samedi soir pour nous permettre de faire une grande fête populaire en clôture du festival. À cette occasion, nous recevrons Moussu T E Lei Jovents, sur la place de la République. 

C’est une question que l’on aime poser même si l’on sait qu’elle est horrible pour le programmateur : quels sont vos coups de coeur de cette édition ?
Effectivement, c’est horrible. J’ai parlé de Bobby Mc Ferrin, tout à l’heure. Pour moi c’est un monstre sacré. Fin des années 90, je découvrais son projet CircleSongs. Il a puisé son inspiration auprès des maîtres de chants indiens, africains, du Moyen Orient et il le recrée 25 ans après. C’est une grande chance de le recevoir. Il y a Mario Batkovic, un artiste bosniaque, qui vit en suisse, avec un univers à part entière. Ses sources d’inspirations sont John Cage, Portishead. Odeia se produira pour un moment précieux à Salin-de-Giraud… Ceci dit, si on en parle demain, ma réponse sera différente !

Comment se sent-on à quelques jours du festival ?
Fébriles. Avec l’équipe, nous peaufinons, construisons et relions les choses entre elles. Nous sommes dans ce que l’on pourrait appeler, la petite couture pour donner à l’ensemble de la programmation, toute la profondeur que l’on a imaginé et la rendre compréhensible à tous les spectateurs.

Le festival Les Suds, à Arles, c’est également 38 stages et masterclasses, des rencontres professionnelles, des rendez-vous gratuits… Toute la programmation, via ce clic.

Propos recueillis par Laurent Bourbousson
Festival Les Suds, à Arles, du 8 au 14 juillet 2019, dans différents lieux de la ville.

Fatoumata Diawara sera au Théâtre Antique le 11 juillet. Retrouver son interview mis en ligne lors de sa venue à l’Auditorium Jean Moulin – Le thor, en novembre dernier.