Vu : Aux Hivernales, Florent Mahoukou et Jean-Sébastien Lourdais

4 mars 2015 /// Les retours

Belle semaine que fut celle du festival CDC – Les Hivernales, du 21 au 28 février 2015, en Avignon. Emmanuel Serafini a allié, dans sa programmation, le sens de la découverte à celui des valeurs sûres. Juste équilibre pour un public avide de danse, art bien invisible dans les programmations avignonnaises.

Si deux noms étaient à retenir pour cette 37ème édition, ils seraient Florent Mahoukou et Jean-Sébastien Lourdais.

Visuel tiré d'une vidéo

Visuel tiré d’une vidéo

Florent Mahoukou présenta Sac au dos, spectacle hybride mêlant art vidéo, danse, théâtre, arts plastiques, pour un sujet terrible, celui des guerres fratricides au Congo.
Son histoire est la suivante : il échappa, par miracle, à ces balles qui tuèrent bon nombre de ses semblables. Se pose alors la question du « pourquoi moi et pas un autre » ? Par quel miracle, si il doit y en avoir un, se fait-il qu’il soit encore de ce monde, lui qui a côtoyé les morts ?
Aujourd’hui, il danse pour montrer le silence assourdissant des médias, pour montrer l’inimaginable, pour secouer notre pensée et surtout pour défier son impertinence d’être encore des nôtres.
Il ne doit sa survie qu’à lui-même. Alors, il se débat avec elle (magnifique duo avec cette barre de bois montée sur roulette qu’il finira détruite) pour mieux l’appréhender et la transformer en force. Les objets hétéroclites qu’il sort de son sac sont là pour attester d’un passé, d’une autre vie, éloignée et pourtant si proche de lui. Les écrans blancs de télévision posés à même le sol sont encore plus bruyants que les sons d’hélicoptères diffusés par les enceintes qui donnent à cette proposition un rythme, celui de la course folle à la vie.
Florent Mahoukou bouscule le public qui attend d’un spectacle un début et une fin. La lumière bleue électrique et froide sera le fil conducteur de ce récit. Elle baigne le public à son entrée dans la salle, elle le laisse hébéter, à la fin, par tant de violence invisible car ignorée, mais tellement réelle. Oui, car tout est état d’invisibilité chez Florent Mahoukou. Et c’est en ce sens que son solo saisit et élargit son propos pour en faire une danse universelle et géopolitique, encore bien vivante aujourd’hui, et que bon nombre de peuples peuvent malheureusement danser.

Jean-Sébastien Lourdais - La Chambre anéchoïque. © Katherine Melançon

Jean-Sébastien Lourdais – La Chambre anéchoïque. © Katherine Melançon

Jean-Sébastien Lourdais a convié le public dans sa Chambre anéchoïque (une chambre anéchoïque, ou chambre sourde, est une chambre dont les parois absorbent le son). Véritable performance pour oreilles et corps, il a donné aux sons une matière, une vie, une sensation. Et c’est en positionnant le public comme parois absorbantes, que la possibilité d’entrer en transe était bien réelle en cet après-midi de février.
Les fils de cuivre, posés sur le sol, dessinent sur le plateau des chemins, véritable carte à géométrie variable, qui permettent de relier les êtres entre eux et au son de voyager d’un bout à l’autre d’un espace. Ce son, véritable décharge d’ondes, donne vie au corps endormi. Revenir à la vie, à la sensualité (les mouvements ondulants de Jean-Sébastien Lourdais et le souffle de son acolyte Ludovic Gayer, dans un micro, y sont pour quelque chose) et à la transe (le regard de Jean-Sébastien Lourdais n’était pas sans rappeler des séances de transes filmées par Jean Rouch, ethnologue français), voilà ce à quoi nous convie ce performeur.
Mais réduire cette performance à cela, ne serait pas rendre justice à ce travail qui en est à son début. En effet, Jean-Sébastien Lourdais construit son canevas de réflexion autour d’une idée, celle de savoir si le son peut faire renaître l’aspect originel du langage du corps. Et pour ce faire, mettre le corps sous perfusion semble être la seule solution.
Les vibrations, ondes sensorielles, provoquent des états proches de la jouissance, celui d’être débarrassé de toutes contraintes, afin de ne vivre que son corps. Jean-Sébastien Lourdais laisse alors échapper un fil de bave, métaphore d’un retour aux origines du plaisir, celui de saliver et de jouir tout simplement de notre carcasse humaine.

Deux noms pour deux esthétiques, deux langages chorégraphiques différents mais essentiels pour l’art chorégraphique d’aujourd’hui.

Sac au dos de Florent Mahoukou et La chambre anéchoïque de Jean-Sébastien Lourdais ont été vus dans le cadre du Festival CDC – Les Hivernales.

Laurent Bourbousson