À la vie à la mort !
La finitude de l’homme offre à Angelin Preljocaj l’occasion de créer un requiem chorégraphique cathartique.
Créée en 2024 au Grand Théâtre de Provence, Requiem(s) trouve au Théâtre de l’Archevêché un écrin à sa (dé)mesure, Angelin Preljocaj ayant choisi depuis longtemps déjà de s’aventurer sur des terrains moins tranquilles qu’il n’y paraît. La preuve ? L’ouverture et la clôture de la pièce exécutées non pas sur les célèbres messes des morts de Mozart, Vivaldi ou Fauré comme on aurait pu le croire, mais sur des compositions du groupe de métal alternatif californien System of a Down. Rien de moins pour rappeler à l’homme sa condition de mortel que de démarrer sur les chapeaux de roue ! De quoi déstabiliser les « puristes » et réjouir les « mécréants »… Délaissant ainsi une interprétation traditionnelle de la messe pour les défunts, il alterne les tableaux sacrés ou endiablés, recueillis ou effrénés. Toujours élégants, comme la scène d’ouverture, trait d’union majestueux entre la terre et les cieux, la naissance et la mort.
Une leçon d’humanité
Avec son art de la composition – ici la symétrie des ensembles prévaut -, Angelin Preljocaj jongle avec les figures (du duo aux mouvements d’ensemble de ses 19 danseur.ses) et les images (création vidéo de son complice Nicolas Clauss) pour, in fine, célébrer la vie. Postures empruntées aux célèbres Piéta de la renaissance italienne et autres bas-reliefs d’inspiration religieuse, évocation de la traversée du Styx ou des rituels vaudou des animistes d’Afrique de l’ouest : là encore le chorégraphe infuse sa création de nombreuses références artistique, historique et religieuse. Et nourrit sa danse d’une profondeur qui nous transperce. Mais à sa manière, par petites touches, en offrant aux corps alanguis de disparaître dans les ténèbres ou d’exulter avec joie sur la terre ; de résister aux tortures derrière des murs de barbelés quand la voix rocailleuse de Gilles Deleuze cite Primo Lévi et sa « honte d’être un homme ». Ou encore se laisser assaillir par des tremblements convulsifs quand la grande faucheuse s’abat avec aveuglement, et virevolter sans retenue dans des sauts et des portés symboliques à l’heure de l’espoir revenu.
De ruptures chorégraphiques en ruptures sonores (de Ligeti à Olivier Messiaen, de Bach à l’artiste électronique 79D), la pièce traverse une multitude d’états et d’émotions dans des scènes épurées ou opératiques (son goût pour les costumes est là bien présent), des mouvements extatiques emplis d’une grâce douloureuse et des combinaisons sophistiquées. En cela, la pièce est un condensé de son écriture, de sa curiosité éclectique, de son appétence pour les formes narratives empreintes de mysticisme. Et de sa croyance dans « le miracle qu’est le fait d’exister ».
Marie Godfrin-Guidicelli
Crédit photo : © Yang Wang
Requiem(s) a été donnée les 28, 29 et 30 juillet au Théâtre de l’Archevêché à Aix-en-Provence.
Générique
Création 2024 – Pièce pour 19 danseurs et danseuses
Chorégraphie Angelin Preljocaj
Musiques György Ligeti, Wolfgang Amadeus Mozart, System of a Down, Johann Sebastian Bach, Hildur Guonadóttir, chants médiévaux (anonymes), Olivier Messiaen, Georg Friedrich Haas, Jóhann Jóhannsson, 79D
Lumières Éric Soyer / Costumes Eleonora Peronetti / Vidéo Nicolas Clauss / Scénographie Adrien Chalgard /Assistant, adjoint à la direction artistique Youri Aharon Van den Bosch / Assistant répétiteur Paolo Franco / Choréologue Dany Lévêque
Danseuses et danseurs Angie Armand, Teresa Abreu, Andrea Borfiga, Lucile Boulay, Liam Bourbon Simeonov, Elliot Bussinet, Araceli Caro Regalón, Leonardo Cremaschi, Mirea Delogu, Lucia Deville, Chloé Fagot, Mar Gómez Ballester, Lucas Hessel, Erwan Jean-Pouvreau, Arturo Lamolda, Ygraine Miller-Zahnke, Ayla Pidoux, Owen Steutelings, Micol Taiana
Production Ballet Preljocaj
Coproduction La Villette – Paris, Chaillot – Théâtre National de la danse, Festival Montpellier Danse 2024, Grand Théâtre de Provence, Vichy Culture-Opéra de Vichy
Première mondiale 17 mai 2024, Grand Théâtre de Provence, Aix-en-Provence
Requiem(s) sur Ouvert Aux Publics :
Requiem(s), l’inventaire sensible des deuils de l’humanité – par Muriel Degret
Retour en images – par Stéphane Baré
Avec Requiem(s), Angelin Preljocaj célèbre la vie contre toute attente – par Laurent Bourbousson
Interview : Angelin Preljocaj pour Requiem(s) – par Laurent Bourbousson