[VU] Christian Zacharias, Piano Bach – Haydn, au Festival de la Roque d’Anthéron

21 août 2019 /// Les retours

Dans l’écrin verdoyant du parc du château de Florans de la Roque d’Anthéron, le public écoute religieusement le concert du pianiste international Christian Zacharias. Terme en fait inadéquat, il est plutôt subjugué, en partance vers 1000 ailleurs à l’écoute de son interprétation de Bach et Haydn.
Un concert mémorable pour un public enthousiaste !

Pianiste d’envergure internationale, chef reconnu, homme charismatique aux talents multiples… sur scène, Christian Zacharias ne s’enorgueillit pas de tout cela. Il est discret, humble, concentré essentiellement sur l’œuvre à transmettre. Il ne laisse aucun artifice ou manifestation d’ego entraver son interprétation, tournant même lui-même ses partitions. D’une extrême élégance face à son art, il fascine son auditoire avec le sérieux d’un artisan appliqué. Que l’on soit novice ou que l’on suive assidûment son parcours de la direction de l’Orchestre de Chambre de Lausanne à ceux des orchestres symphoniques (notamment avec les concertos de Mozart), nul ne peut rester insensible à la rigueur sans fioriture mais teintée de générosité avec laquelle Christian Zacharias offre la musique au public. Il nous invite à un sensible recueillement face au compositeur qu’il sert. Sa personnalité plus proche de l’artiste que du show man est-elle à l’origine de ces quelques fauteuils restés vides ? Quel dommage car cette soirée était exceptionnelle, chaque spectateur repartant avec l’idée d’avoir assisté à un grand moment.

Christian Zacharias est la simplicité même, il s’installe au piano tel un montreur de marionnettes à fil, tout de noir vêtu, se confondant avec le corps de l’instrument pour ne laisser en lumière que le personnage principal du concert : ses mains au service de l’œuvre ! (En tout cas pour les chanceux se trouvant côté jardin de la scène). Tout entier en ferveur et en faveur de la musique, il s’efface derrière elle, ses mains semblant se détacher totalement de son corps, devenant une entité à par entière. Des mains qui dansent et nous font immanquablement penser à celles du spectacle Kiss & cry (en novembre prochain à Châteauvallon – Scène nationale d’Ollioules) chorégraphié par Michele Anne de Mey et Jaco Van Dormael, des mains qui racontent. Comment s’étonner alors que C. Zacharias dirige la plupart du temps ses ensembles à mains nues et souvent de son piano, avec cette gestuelle si particulière, se penchant en avant et en arrière afin de donner des impulsions aux musiciens ?
Durant ce concert sa main gauche reste parfois en suspens, comme en envol pour laisser planer la main droite sur le clavier, avant d’attaquer sans préambule la suite du morceau. Il semble ne faire que frôler les touches, pas même les caresser, simplement montrer le chemin de l’harmonie aux notes… dans un doigté plus que délicat.
Il appuie parfois la note qu’il marque au clavier par un hochement de tête comme dans cette Suite française n°5 en sol majeur BWV816 de Bach qu’il interprète à la façon d’une fuite sautillante. Pour ce programme il s’attache au baroque de Bach alors qu’habituellement il se plait dans l’univers des débuts du romantisme de Scarlatti, Mozart, Schubert et Beethoven. Il y reviendra d’ailleurs dans son bis avec cette joyeuse partition de Beethoven 12 variations sur une danse russe du ballet Das Waldmädchen (La fille de la forêt).
Le Partita n°3 en la mineur BWV827 de Bach, est plus enlevé, ludique, poétique, inattendu, naviguant entre chevauchée fantastique, petite pièce de printemps primesautière, horizons lointains… Le tout nous plongeant dans une indicible émotion qui nous submerge.

Christian Zacharias affirme, dans ce concert de la Roque d’Anthéron, son attirance pour Haydn. Avec ce dernier, ils se rejoignent justement dans cette exigence où la simplicité devient légèreté. La logique, la clarté, le refus du superflu composent la force de Haydn sans le détourner d’une forme de liberté que l’on retrouve aussi chez le pianiste allemand. Christian Zacharias est également fasciné par la manière qu’a Haydn d’aborder le contexte, les éléments répétitifs, la variation ou la spatialité, lui qui décompose à souhait les partitions quasiment comme un peintre cubiste.
Il n’a pas une interprétation chichiteuse des œuvres et il est en tout, techniquement irréprochable sans être démonstratif.
Et il a cette puissance, faire ressortir la nostalgie des pièces, faisant de celles de Haydn des « Mélancolie en sous-sol » aussi intrigantes et mystérieuses qu’un polar culte.

Christian Zacharias aime confier que : « Le pianiste est aussi un peu chef d’orchestre, chanteur et acteur », il en a de ces derniers le sens et le talent de l’interprétation poussé à l’extrême sans les excès. Et le don précieux du partage avec le public, dans la simplicité et le plaisir.   

Marie Anezin
Crédit phot : Christophe Grémiot

Générique

Christian Zacharias piano a été vu au Festival de la Roque d’Anthéron, le lundi 12 août.
Programme du concert : Haydn : Sonate n°32 en sol mineur Hob.XVI.44 – Bach : Suite française n°5 en sol majeur BWV 816 – Haydn : Sonate n°31 en la bémol majeur Hob.XVI.46 – Bach : Partita n°3 en la mineur BWV 827 – Haydn : Sonate n°62 en mi bémol majeur Hob.XVI.52