Vu dans le Off 2015 : Réversible

12 juillet 2015 /// Les retours - VU #OFF

Bouziane Bouteldja sera incontestablement le danseur-chorégraphe qu’il faudra avoir vu lors de ce Off. Réversible, son solo, est une charge, non pas seulement contre la religion islamique mais contre toutes les religions.

Bouziane Bouteldja apparaît derrière un rideau de fils. Caché, à l’abri du regard, le public le devine. Cette frontière imaginaire peut prendre des allures bien diverses : elle peut être celle qui sépare la sphère intime de la sphère publique, ou bien la Méditerranée, frontière naturelle entre le continent africain et la France, ou encore, être la signification d’un rite de passage, une mue. Il parle avec sa mère, lui dit qu’il sort et elle lui répond qu’elle prépare le repas pour le soir.
Il ouvre le rideau et avance vers nous, vêtu d’un sweat à capuche, et entame une danse mécanique, dans un rayon de lumière. Ses mouvements s’apparentent à une danse militaire. Il se baisse, s’accroupit, se relève. L’appel à la prière devient un appel à la résistance pour lui. Le mouvement se fait de plus en plus saccadé, comme si un grain de sable venait enrayer la parole d’un discours guidant vers une croyance aveugle.
De ces mouvements de prière répétés à l’infini s’enchaînent ceux des danseuses du ventre. Un érotisme certain se dégage de cette danse et met en lumière la friction existante entre cette image sexuée des femmes et la place du religieux dans la société du monde arabe.

Réversible - ©GillesRondot

Réversible – ©GillesRondot

Bouziane Bouteldja partage l’intime lorsqu’il entame ce dialogue, qui semble surréaliste, avec sa mère. Celle-ci lui demande si il est allé à la mosquée. Il lui répond qu’il ira plus tard. Elle lui dit qu’il faut qu’il se trouve un vrai métier, qu’il doit se marier avec une arabe. Les réponses fusent avec un tel humour que l’on se dit que ce dialogue est inventé, créé de toute pièce. Et pourtant, tout est vrai.
Son affranchissement du religieux bouscule. Il respecte celles et ceux qui le suivent, à l’image de sa famille, mais demande de faire le discernement entre les textes sacrés et la réalité.

Reprend alors une danse dans laquelle le chorégraphe a la sensation de se perdre. Avec l’apport de la vidéo, l’errance est réelle. Des images de corps, de médina, défilent sur ce rideau.
Il disparaît à nouveau. Les images éclairent ce corps à quatre pattes. Il avance, rampe, comme pour échapper à. Son apparition d’entre les fils est un moment intense, sulfureux, violent. L’image de cette mise en scène des violences sexuelles envers les femmes, et que lui même a subi étant jeune, reste incrustée sur la rétine. Au nom de quel Dieu peut-on arriver à abuser d’une personne, semble-t-il poser ?

La projection du visage d’un petit enfant (son neveu) le regardant dansé agit comme un jeu de miroir. Il est cet enfant serein et heureux de voir ce qu’il est aujourd’hui. Cette renaissance, symbolisée par une vidéo de corps en apesanteur dans la mer lui permet de reprendre une danse dans laquelle les mouvements de prière ont disparu.

Ce travail chorégraphique, intime, explose tous dogmatismes religieux, à l’heure où les crispations religieuses s’installent de façon omniprésente dans l’espace public. Bouziane Bouteldja mérite toute notre admiration pour danser sa liberté retrouvée.

Réversible, de Bouziane Bouteldja, au CDC-Les Hivernales. jusqu’au 20 juillet (relâche le 15) à 17h30.

Laurent Bourbousson

Retrouvez le Boudoir du Off de Bouziane Bouteldja ICI