VU : Les Bâtisseurs d’Empire ou le Schmürz par la Compagnie à vrai dire

19 décembre 2016 /// Les retours

Vincent Ecrepont met en scène le texte de Boris Vian, écrit en 1957. Il en livre une diatribe contre notre société. Retour.

Faut-il nécessairement tout saisir de ce qui se passe sur un plateau au moment de l’acte théâtral ? Certains répondront oui, et ne feront pas plus d’effort après la représentation ; d’autres non, et permettront à cet acte de se développer afin de nourrir l’humain qui se cache derrière le spectateur.
Avec Les Bâtisseurs d’Empire ou Le Schmürz de Boris Vian, Vincent Ecrepont s’engage sur la seconde voie. Le texte est d’une telle densité que le spectateur se doit d’être attentif pour enregistrer toutes les nuances textuelles, les différentes couches de sens et tous les jeux de mots que recèlent les dialogues, pour mieux les faire grandir par la suite.

Les Bâtisseurs de l’Empire ou le Schmürz ©Ludovic Leleu

Les Bâtisseurs d’Empire sont cette famille qui n’ont d’Empire que les étages d’un immeuble qu’ils montent au fur et à mesure des 3 actes que constituent la pièce. Ils montent, s’enferment dans les étages supérieurs, mais pourquoi ?
Tout commence quand le père et la mère, assortis de leur fille et de la bonne, débarquent sur un nouvel étage. Ils fuient ce bruit qui vient du dehors. Mais ils ne sont pas les seuls, les voisins sont là aussi et arrivent tous d’en bas. C’est dans une peur panique que tout ce petit monde fantasme ce bruit, le nourrit et l’étend tel un léviathan (petit clin d’oeil à la musique du changement de plateau entre le premier et second acte).
Le père de famille (Gérard Chaillou) ouvre la voix, suivie de la mère (Marie Christine Orry), de la fille Zénophobie (Kyra Krasniansky) et de Cruche, la bonne (Josée Schuller). A peine leurs affaires posées, la trappe d’accès est clouée pour éviter toutes nouvelles intrusions et tous retours possibles. Cependant, le Schürmz (Damien Dos Santos), cet être uniforme et qui prend forme humaine au fur et à mesure de la pièce, donne écho aux paroles échangées. Seule Zénophobie lui prête attention allant ainsi à l’encontre du bien fondé de la pensée familiale et même de son prénom qui, à la lettre près, pourrait ravir plus d’un groupuscule de pensée extrême.
Le texte déroule une action qui se tord dans le temps, et fait du déni une profession de foi. Les adultes, fondateurs de l’Empire, tentent d’oublier le passé pour se créer un nouveau présent qu’ils souhaiteraient identique au précédent. Seules, la bonne et la fille semblent mesurer ce qui se vit et en appelleraient presque à la résistance, voir à la révolte (magnifique scène de la bonne qui rend son tablier). Le voisin de palier (Laurent Stachnick) se rallie à la cause familiale et cela donne des échanges plus que cocasses entre tous, soulignant l’intelligence de la jeunesse et une charge contre la force d’une pensée endormie.

La mise en scène de Vincent Ecrepont offre, au texte de Boris Vian, toute sa portée politique et sociale. La scénographie matérialise parfaitement le texte grâce à la manipulation des plateformes du décor. Leurs agencements se transforment au gré des étages montés et accentuent l’étroitesse d’esprit de la sainte famille, qui vit sous les yeux des spectateurs. Les comédiens évoluent dans les étages de ce piètre Empire avec justesse, cynisme et dérision. Cette combinaison leur permet de jouer magnifiquement la partition de ce texte qui pourrait très bien être écrit aujourd’hui.
Dans cette pièce, Boris Vian raconte la place de l’autre, l’incapacité de s’écouter, celle à voir et à comprendre le monde, le déni dans toutes ses dimensions, la lâcheté, le renfermement sur soi, et tous les maux que l’Homme porte en lui.
Le Schümrz pourrait être le migrant, le voisin, celui qui dort dans la rue ou encore le pauvre Monsieur Geissrathner du Mois de Marie de Thomas Bernhard. Il prend n’importe quelle identité, celle que les bâtisseurs d’empire souhaitent leur donner car il faut toujours un coupable à sa condition d’existence.

Vincent Ecrepont éclaire les consciences en portant ce texte sur scène. Au public de s’en emparer afin de prendre le temps de réfléchir à ses actes de pensée et d’action, lors du prochain festival Off 2017.

Texte : Boris Vian
Mise en scène : Vincent Ecrepont
Avec : Gérard Chaillou, Marie Christine Orry, Kyra Krasniansky, Josée Schuller, Laurent Stachnick et Damien Dos Santos
Collaboration artistique : Laurent Stachnick/Collaboration chorégraphique : Fabrice Ramalingom/Dramaturgie : Véronique Sternberg/Assistant Dramaturgie : Sylvain Onckelet/Scénographie : Caroline Ginet/Création costumes : Isabelle Deffin/Création lumière et vidéo : Julien Dubuc/Création sonore : Grégoire Durrande/Régie générale : Benoît André ou Guillaume Junot/Régie plateau : José Da fonséca

Les Bâtisseurs de l’Empire ou le Schmürz a été vu au Théâtre des Halles. A ne manquer sous aucun prétexte, lors de la prochaine édition du festival Off 2017. On s’en reparlera !

Laurent Bourbousson