Vu : Rock’n Chair. Rencontre avec Arthur Perole 

4 mars 2018 /// Les interviews - Les retours

Rock’n Chair, Jeu chorégraphique à partir de 7 ans

Arthur Perole propose une danse contemporaine inclusive, parfois ludique, toujours dirigée vers le spectateur et la formation d’un regard autonome. Il conçoit ses créations comme le laboratoire d’une pratique du regard. Regard participatif et performatif du public, pouvant influencer le déroulement de la pièce, il offre au spectateur des outils pour comprendre ce qui se déroule devant ses yeux, des clefs pour (ré)apprendre à regarder.

Pour 4 danseurs et un public, « Rock’n Chair » est une pièce chorégraphique qui se co-construit avec la participation du public. Ce dernier intervient par petit groupe, donnant aux danseurs des indications précises d’espace de danse, d’amplitude, de temporalité et d’interaction, via des partitions proposées dans un jeu de cartes dans lequel piochent sans cesse les danseurs.

Sur les accords du groupe mythique des Doors – et de leurs fans, car la composition sonore est composée de nombreux lives – Les interprètes vont à la rencontre du public, passant dans les rangs et sollicitant les spectateurs pour leur donner « les consignes » de leur danse.

Une pièce très finement construite, née de la rencontre avec les publics et du désir de donner à voir et à comprendre le « dessous des cartes » de la composition chorégraphique en danse.

Comme l’exprime le chorégraphe dans l’entretien ci-dessous, il souhaite désacraliser l’acte de création en danse pour permettre au public de se sentir légitime dans son regard. Voilà un jeu dans lequel il n’y a que des « gagnants » !

Bord de plateau, avec Arthur Perole, le 21 février 2018 – Maison pour Tous de Montclar

© Nina Flore Hernandez

Vous venez de nous présenter Rock’n Chair qui est une pièce chorégraphique dédiée au jeune public, clairement orientée sur une des manières d’écrire et de composer la danse. C’est une pièce qui permet sans doute d’aborder avec les publics scolaires la question de la composition chorégraphique en danse contemporaine ? Depuis la création, avez-vous souvent été amené à participer à des projets d’Education Artistique et Culturelle qui vous permettent de traiter ce sujet avec les enfants – et les enseignants ?
C’est même une pièce qui est née d’ateliers. Au début de la compagnie, il y a une petite dizaine d’années, on a participé au projet « Danse à l’école » à Grasse (06). On proposait des spectacles dans les écoles et on avait des échanges avec le milieu scolaire. A cette époque j’étais encore au conservatoire donc c’était plutôt des interventions ponctuelles, mais ça m’a transformé, et surtout ce que j’en retiens c’est le sentiment de non-légitimité qu’exprimaient les enfants et parfois les enseignants face à la danse : « Je ne sais pas ce que j’en pense parce que je ne connais pas la danse ». Cette chose-là m’a interpellé, je me suis dit que ça n’allait pas et qu’il fallait faire quelque chose. L’histoire de la danse contemporaine a rendu cet art un peu élitiste, on a vidé les salles… j’avais envie de faire quelque chose pour les enfants. Et si je le faisais, il me fallait à la fois désacraliser l’œuvre, tout en faisant entrer les jeunes spectateurs dans la création. L’objectif étant de leur donner des clés pour être un « bon spectateur », ce qui est le chemin de toute une vie. Il est vrai que lorsqu’on travaille sur une pièce jeune public, les questions de pédagogie interviennent rapidement. Mais par ailleurs, mes 3 dernières pièces portaient sur la question du regard. Ce spectacle jeune public était vraiment pour moi un moyen d’aller au bout de ces questions-là et de créer un outil.

Y a-t-il une appropriation particulière de cet « outil » lors des ateliers ?
Il y a des ateliers qui vont avec la pièce Rock’n Chair où nous faisons en sorte que le public active le jeu de cartes. Sur des actions très simples mais qu’ils vivent de l’intérieur. Pas tant sur le processus créatif mais sur le travail d’interprète qui doit être fait en prenant en compte plusieurs dimensions…

Avez-vous participé à beaucoup d’ateliers ?
Oui, j’en ai fait beaucoup. Je suis artiste associé à la Scène nationale du Merlan. Pendant 2 ans, j’ai fait un parcours autour de « Rock’n Chair » avec des jeunes filles en UNSS Hip-Hop Battle dans les quartiers Nord. Ça a été une sacrée expérience. Il y a également des élèves de primaire avec lesquels j’avais travaillé qui vont maintenant devenir des médiateurs pour transmettre à des élèves de CP de leur école. J’ai fait des formations avec les enseignants. Cette pièce se prête vraiment à la médiation et à la transmission. Avec les interprètes, on adore donner ces ateliers. On vient avec nos bouts de ficelles pour délimiter l’espace, nos cartes et ça peut durer des heures… il y a des échanges, des discussions très intéressantes. Il y a des élèves qui ont inventé d’autres cartes, d’autres actions…

La création chorégraphique ce n’est pas reproduire uniquement la matière d’un chorégraphe. Votre pièce permet de comprendre que la composition chorégraphique est une construction complexe de nombreux éléments. Est-ce un enjeu pour vous de donner cela à voir ?
Je suis d’accord avec la vision d’une construction complexe. D’ailleurs lors de la création, nous sommes passés par de nombreuses questions avant d’aboutir à ce qu’allaient être les quatre danses qui constituent la structure de la pièce. On s’est demandé si ça devait correspondre à des courants de la danse… quelles sont ces danses ? Cela nous a même amené à nous demander finalement « qu’est-ce que la danse contemporaine ? » Finalement pour moi la danse contemporaine, c’est l’utilisation d’outils qui me permettent de tordre une même danse à l’infini. A partir de ce moment-là, ça nous a libéré et on s’est autorisé à utiliser un processus arbitraire en utilisant seulement :  le temps, l’espace et le rapport à l’autre pour créer les mouvements. C’est trois éléments sont déjà si plein de possibilités… Nous venons tous du conservatoire et dans notre formation nous avons été nourris du travail d’Alvin Nikolaïs[1]. Je trouve que c’est un bon « maître » pour la composition.

Arthur, pour aborder avec vous un autre sujet, je voulais vous demander : quel est votre « âge ressenti » ? Vous aviez l’air de tellement vous amuser ! Quel sens revêt pour vous la notion de « jeu » ?
On s’amuse vraiment. Mon rapport au travail, à l’œuvre, au spectacle doit être le même que le rapport simple que celui que l’on est en train d’échanger. Le même que celui du partage entre amis. Je ne fais pas partie de cette frange qui va symboliser ou sacraliser le spectacle, le rapport à la scène, au spectateur… C’est vrai que je m’amuse mais pas toujours… J’ai créé un spectacle de manière à ce que cela paraisse le plus quotidien possible. Tout à l’heure par exemple, il y avait un petit qui me faisait des blagues tout le temps, et bien je m’autorise le rire. Il y a aussi ce choix de regarder vraiment le public qui fait qu’à la fin du spectacle on connait tous les visages dans la salle. Dans ma tête, le but c’était de ne pas cacher tout ça. Et on a l’âge des adultes quand c’est un public d’adultes, l’âge des enfants quand c’est un public d’enfants.

Et le sens du jeu, ce fut un sujet important, car il n’était pas question de faire un jeu où il y ait des gagnants et des perdants. Vu qu’on est déjà dans une société comme celle-ci, c’était impossible. Or lorsque nous avons fait les ateliers avec les enfants pour activer le jeu, pour eux ce n’était pas un jeu car il n’y avait ni gagnants ni perdants. Ça m’a déstabilisé. Je me suis dit que je n’étais peut-être pas assez militant, alors j’ai tenu bon là-dessus. Ce qui était le plus important c’était la mise en œuvre de l’imaginaire.

On pouvait parfois avoir l’impression d’être sur un ring ou dans une battle… Il y a aussi un côté ad libitum.
Il y a effectivement quelque chose qui naît maintenant et qui n’était pas là au début, c’est la fatigue, l’effort. Nous nous sommes dit qu’il fallait vraiment qu’on le mette en jeu. Comment le corps change avec l’épuisement !

C’est la première fois que vous traitez cette notion de jeu dans une pièce, mais le rapport au public est un sujet qui vous tient à cœur. Vous l’avez déjà exploré dans Scarlett je crois ?
Oui, naissait déjà à ce moment-là, le regard direct au public. Une adresse. Des êtres humains qui dansent pour d’autres êtres humains. Pas des danseurs distants. Je ne veux pas diminuer l’œuvre, mais être dans le partage.

Il était d’ailleurs très intéressant de vous voir régulièrement en situation proche tous les quatre, lors des amorces communes du mouvement. A ces instants on se demandait si l’unisson allait intervenir… et il arrive à la fin de la pièce.
C’était effectivement des indices. Il se trouve que cette danse à quatre mains, cette ronde finale, c’était la première danse que l’on avait créée puis on l’a détachée. On est partis du postulat que ce qui était premier c’était de danser ensemble. La cohérence c’était d’abord de danser ensemble sur du rock qui est un fait social et collectif. Pour cette pièce, qui est quand même un peu une figure de style (le jeune public), mon mot d’ordre c’était « ne jamais infantiliser ». Je me suis demandé ce que je pouvais emmener. En considérant que je m’adresserai à des adolescents, j’ai pensé que le rock allait être parfait. […] J’assume le côté subversif de la musique des Doors et de Jim Morrison que j’ai choisi de convoquer dans cette pièce.

Propos recueillis par Séverine Gros
Photo : Nina Flore Hernandez

[1] Chorégraphe américain (1910-1993). Voir sur http://www.numeridanse.tv/fr/. Par exemple : http://www.numeridanse.tv/fr/video/1337_sanctum-imago

Rock’n Chair a été vu, le mercredi 21 février, dans le cadre du festival HiverÔmomes, programmation danse jeune public du Festival Les Hivernales, en partenariat avec Eveil artistique, scène conventionnée pour le jeune public.

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