[VU] Les Forteresses de Gurshad Shaheman, récits de vies et leçons politiques
Voir enfin le spectacle de Gurshad Shaheman, Les Forteresses, créé en 2021, dans le contexte de guerre que nous connaissons aujourd’hui, donne à poser un autre regard sur ce qui se joue au plateau. Entre récits intimes et récits politiques, l’auteur livre un spectacle fort et engageant à partir des vécus de sa mère et de ses deux tantes, nées en Iran dans les années 60.
Bienvenue en Iran
Lors de son entrée en salle, le public est accueilli par Gurshad, Jeyran, Shady et Hominaz. Certaines personnes prennent place dans un salon typique iranien, à même le plateau. Mais à bien regarder l’environnement, la scène et les sièges se confondent ce soir. Tout déborde d’un côté comme de l’autre. Pendant 3 heures de temps, le public n’est plus vraiment ici tout en n’étant pas vraiment là-bas. Il est dans cet entre-deux où vont se mêler récits intimes et récits politiques pour une œuvre d’une puissance rare.
Gurshad Shaheman livre avec Les Forteresses les trois récits des femmes de sa vie, comme nous pouvons le lire dans la feuille de salle. Portés en voix trois actrices franco-iraniennes et incarnés par les personnages de notre récit, le metteur en scène permet ainsi une lecture théâtrale de ce qui déroule au plateau.
Iran, de la révolution à la répression
Les trois récits débutent au moment de tous les espoirs, le renversement du Shah d’Iran. Un souffle de liberté inonde le pays. Jeyran, Shady et Hominaz croient alors en un avenir meilleur. Elles ont le droit d’étudier, de vivre leurs vies d’adolescentes et pour l’une d’entre elles d’oser s’amuser au moment de la prière. Nées dans une famille progressiste, dans laquelle le port du voile n’est pas obligatoire, chacune va suivre sa trajectoire qui sera percutée par la politique de répression mise en place par le régime islamique de l’ayatollah Khomeiny et la guerre entre l’Irak et l’Iran.
Les paroles racontent l’enfermement insidieux et la répression de plus en plus brutale et barbare. Les mots écrits par Gurshad, à partir des témoignages récoltés, sont d’une simplicité désarmante. Ils racontent uniquement l’atrocité vécue, la disparition des femmes du domaine public, et matérialisent des images que le public se fera. Ces mots questionnent ainsi ce qui pousse une nation à laisser un pouvoir dictatorial à s’ériger contre ses semblables, grignotant ici et là des bouts de liberté (les cheveux des femmes semblables à des étincelles excitant les hommes qu’il faut cacher désormais).


En trois chapitres, le destin des Forteresses scellé
Gurshad Shaheman décompose ainsi en trois chapitres leurs quotidiens habités d’horreur, les départs forcés d’un pays pour la survie ou le choix de rester en Iran avec les siens. Ces récits intimes à portée universelle sont bouleversants d’humanité. Ils racontent la force demandée à ces trois femmes pour tenir debouts afin de faire face à la barbarie sans nom, la loi de la charia étant appliquée (terrible récit d’une lapidation). Ils sont ponctués par les chansons chantées en live par Gurshad en langue azéri interdite par le régime, ce qui permet de voir la vie éclore des atrocités.
Si la mère de Gurshad et une de ses sœurs fuient le pays, leur arrivée respective, en France pour l’une et en Allemagne pour l’autre, ne se fait pas simplement. Il faut ici également redoubler de force pour obtenir le droit d’exister sur la terre d’accueil. La mère de Gursahd obtiendra miraculeusement la nationalité française et sa tante demeurera une sous-citoyenne allemande.
En fin de représentation, les femmes de la vie de Gurshad prennent la parole au travers des actrices franco-iraniennes. Elles s’adressent à Gurshad et lui livrent leurs paroles de femmes à ce petit garçon qu’elles ont vu grandir et s’épanouir loin de la guerre. Toutes trois peuvent être fières de leurs chemins parcourus et chacune a réussi sa vie de là où elle se trouve.
Il est à souhaiter que la population iranienne favorable à un changement de régime aura entendu les applaudissements du public de La Garance au moment des saluts car ils leurs étaient également destinés, à n’en pas douter.
Laurent Bourbousson
Crédit photo : ©Agnès Mellon
Les Forteresses a été vu à La Garance le 6 mars 2026. À voir du 11 au 13 mars au CND d’Orléans.
Générique
Texte et mise en scène Gurshad Shaheman, assistant mise en scène Sarah Jahanbakhsh, avec Guilda Chahverdi, Mina Kavani en alternance avec Sima Mobarakshahi, Shady Nafar, Gurshad Shaheman et les femmes de sa famille, création sonore Lucien Gaudion, scénographie Mathieu Lorry Dupuy, lumières Jérémie Papin, dramaturgie Youness Anzane, régie générale, régie lumière Pierre-Éric Vives, costumes Nina Langhammer, régie plateau et accessoires Darek Hazebroucq, maquilleuse Sophie Allégatière, coach vocal Jean Fürst
Production la Compagnie La Ligne d’Ombre et les Rencontres à l’échelle – B/P.
Coproduction le Phénix – Scène nationale Valenciennes, TnBA – Théâtre national de Bordeaux en Aquitaine, Pôle arts de la scène – Friche la Belle de Mai, Centre Culturel André Malraux – Scène nationale de Vandoeuvre-lès-Nancy, Le Carreau – Scène nationale de Forbach et de l’Est Mosellan, le Théâtre d’Arles – Scène conventionnée d’intérêt national art et création – nouvelles écritures, la Maison de la Culture d’Amiens, Les Tanneurs Bruxelles.
Accueil en résidence Le Manège Maubeuge, Les Rencontres à l’échelle – B/P structure résidente de la Friche la Belle de Mai, Les Tanneurs Bruxelles.
Soutiens DRAC Hauts-de-France, Région Hauts-de-France, Fonds SACD Théâtre, Spedidam.
Ce projet a bénéficié de l’aide à l’écriture de l’association SACD – Beaumarchais (2019) et de l’aide à la création ARTCENA.
Remerciements Sophie Claret, Camille Louis, Judith Depaule, Aude Desigaux.
Les Forteresses a été édité aux éditions Les Solitaires Intempestifs en septembre 2021.